top of page

Face à l'Immigration, le Savant et le Politique


Nous entrons en période électorale, notamment dans mes deux pays, la France et la Suède. L'immigration figure en 4e place des sujets de préoccupation des électeurs en France (INSEE, Juin 2026), le changement climatique n'apparaît qu'en septième position en France comme en Suède. Ces deux pays ont connu, ou connaissent encore, des difficultés liées à l'immigration, même si les situations sont très différentes. La Suède a connu une vague migratoire en 2015, accueillant 175 000 migrants lors des importants exodes syrien et afghan vers l'Europe, soit près de 1,8 % de sa population en une seule année. L'intégration de ces migrants a représenté un défi considérable, auquel se sont ajoutés des problèmes de violence liés aux gangs, sans lien avec les nouveaux arrivants, mais qui ont favorisé la montée des voix de l'extrême droite. La France, quant à elle, n'a accueilli que 40 000 Syriens entre 2015 et 2024, et bien qu’elle soit confrontée à une immigration clandestine, celle-ci reste relativement marginale par rapport à sa population et à celle d'autres pays européens confrontés à la même situation.

 

Quoi qu'il en soit, les élections approchent et j'ai pensé qu'il serait opportun de publier mon résumé de la leçon de clôture, le 15 mai 2025, de François Héran, à qui les professeurs du Collège de France ont confié en juin 2017 une chaire qu’il a intitulée « Migrations et Sociétés ». Il voulait afficher ainsi sa « volonté d’embrasser la question migratoire sous plusieurs angles ». Il a fait appel, dans le séminaire associé à son cours, à pas moins de cent spécialistes en huit ans qui ont fait salle comble. Leurs interventions ayant été filmées, l’ensemble constitue une encyclopédie sur les migrations d’une durée d’environ 250 heures. François Héran, a par ailleurs, pendant 10 ans, dirigé l’Ined, l’Institut national des études démographiques.

 

Quantifier les données sur l’immigration à l’aide de sources statistiques fiables, ainsi que le fait François Héran, pourrait permettre un débat plus posé sur le sujet. Malheureusement, comme souvent, politique et démagogie en font un sujet de bascule des émotions et de pêche aux voix, sur des bases toujours très subjectives. Quoi qu’il en soit, les statistiques restent factuelles et mériteraient d’être davantage mises en avant.

Vous trouverez ci-dessous les passages que j’ai trouvé le plus pertinents. Sinon, je vous recommande, pour une lecture plus complète, de commander le fascicule via le lien suivant :

 

 

FACE À L’IMMIGRATION, LE SAVANT ET LE POLITIQUE

 

Regards croisés sur les migrations : un parcours personnel et collectif

 

La migration est un phénomène multidimensionnel, à la fois géographique, économique et social, juridique et géopolitique. (…) Aujourd’hui, l’analyse du discours et de l’argumentation autour de la question, complétée par l’observation des réseaux sociaux, est centrale pour mesurer l’écart qui se creuse entre les discours et les réalités, les fake news et les faits.

Dans l’idéal, le chercheur en sciences sociales qui travaille sur les migrations ne doit pas seulement acquérir une culture statistique, juridique, économique, historique, géographique, philosophique, religieuse, il doit aussi « savoir la société », comme on disait au XVIIe siècle, c’est-à-dire se frotter à la vie sociale, diversifier ses expériences, côtoyer les gens de toutes conditions, à commencer par les exilés et les migrants.

 

Divisés en nations, les peuples ne se sentent guère concernés par l’universelle migration, ils raisonnent communément à l’horizon d’une génération, à l’aune d’un pays. Beaucoup de nos contemporains s’alarment de la montée des migrations et des progrès de la mondialisation, perçus comme des forces de désordre et de déclin, une entropie générale à laquelle il faudrait résister en verrouillant ces derniers îlots d’ordre que seraient les identités nationales. D’autres, au contraire, retiennent les leçons de l’histoire et préfèrent miser sur les valeurs communes de l’Europe et au-delà.

 

Les foules qui se pressent aux meetings du Rassemblement National ont un slogan qu’elles martèlent sur de longues minutes : « On est chez nous ! On est chez nous ! » Elles ne mettraient pas autant d’ardeur à le proclamer s’il s’agissait seulement d’une évidence ou d’un truisme. Ce qu’elles réclament avec l’énergie du désespoir, c’est le retour au passé, celui d’un monde où chacun serait à sa place, un monde sans immigrés, où les autochtones (ou réputés tels) régneraient sans partage. « On est chez nous » n’est pas un constat, c’est une revendication.

 

Le déracinement des populations venues aujourd’hui de l’Est ou du Sud est-il si différent de cette formidable « remuée » que fut longtemps l’exode rural entre les régions qui, on l’oublie, se sont senties très étrangères l’une à l’autre ? C’est seulement avec le recul du temps qu’on s’imagine l’exode rural comme une migration « bien de chez nous ». Dans la première moitié du XIXe siècle, il était encore perçu comme une intrusion étrangère et barbare.

 

Dans les pays occidentaux, la moitié au moins de la population, voire les deux tiers, approuve le genre de propositions telles que « les étrangers sont trop nombreux », « ils ne font pas assez d’efforts pour s’intégrer », « on ne se sent plus chez soi », quel que soit d’ailleurs le poids local de l’immigration. La toile de fond de nos sociétés affiche ce verdict prononcé en première instance : les autres sont de trop. Nous admettons mal que des étrangers trop visiblement étrangers puissent se sentir chez eux chez nous. Si l’opinion publique est largement prévenue contre l’immigration, elle y voit aussi un pis-aller utile. Les deux tiers de la population américaine reconnaissent que les migrants légaux occupent des emplois délaissés par les natifs ; la proportion s’élève aux trois quarts s’agissant des migrants illégaux. Les deux tiers des français sont plutôt favorables ou très favorables à « la régularisation des immigrés en situation irrégulière s’ils travaillent déjà dans des métiers où l’on peine à recruter ». (1)

Nombre d’européens ont découvert lors de la pandémie de 2020 que la société ne pouvait pas de passer de l’immigration pour continuer de fonctionner. Ainsi, en première approche, 60% des britanniques jugent qu’il y a trop d’immigrés. Mais quand on demande dans quels secteurs ils sont de trop, le taux de rejet recule jusqu’à devenir ultra-minoritaire. Indésirable en gros, l’immigration est désirable en détail.

 

Le savant et la politique

 

Peut-on faire grief à un universitaire qui prend la parole dans le débat public sur l’immigration de sortir de sa réserve ?

L’auteur considère qu’il y a deux phases dans la réponse à la question, dont l’une conditionne l’autre : l’observation scientifique du réel, puis l’action publique, l’engagement. Comment les articuler ? L’impératif premier, selon lui, est de prendre la mesure des choses, en l’occurrence la mesure du phénomène migratoire – une mesure à la fois quantitative et qualitative, appuyée sur une méthode reconnue, toujours critiquable, certes, mais toujours perfectible. Or, en cherchant à établir les faits, le savant est forcément amené à les rétablir, quitte à heurter la doxa migratoire entretenue par les sondages d’opinion et flattée par une fraction grandissante de la sphère politico-médiatique.

 

En matière de migrations, ce n’est pas le savant qui se mêle indûment de politique, c’est le politique, qui, régulièrement, se mêle de science en lançant à la cantonade des chiffres, censés dire le réel à l’opinion publique et cadrer le débat. S’il s’avère que ces chiffres tordent la réalité ou la méconnaissent, le savant est bien obligé de vérifier et, le cas échéant, de répliquer. En d’autres termes, le politique qui se fait savant à mauvais escient ne doit pas s’étonner de trouver le savant sur son chemin.

On pourrait se féliciter de voir la décision publique s’appuyer sur des arguments chiffrés s’il s’agissait réellement de fonder un programme d’action sur des données objectives. L’administration Obama, par exemple, vantait les mérites d’une data-driven policy ou d’une evidence-based policy, soit une politique guidée par des données puisées à bonne source : recensements, expériences, enquêtes… Période révolue depuis que Donald Trump a limogé d’un coup de patte la directrice du Bureau des statistiques de l’emploi au motif qu’elle ne livrait pas les chiffres attendus.

La décision publique en France est largement nourrie de données objectives. Dans le domaine des migrations, toutefois, ce n’est plus guère le cas. Certes, la qualité des données n’a cessé de s’améliorer grâce aux efforts conjoints de l’INSEE, d’Eurostat, de l’OCDE, de la division de la population des Nations Unies, mais les politiques semblent les consulter de moins en moins, ou de plus en plus mal. S’ils brandissent des chiffres, ce n’est pas pour se conformer à des faits scientifiquement établis, mais pour « faire science » auprès de l’opinion et se parer d’un semblant d’objectivité.

 

Les Faits : la France à sa place

 

Que nous disent au juste les organismes de statistiques nationaux et internationaux ? Ils convergent vers un résultat sans appel : comparée au reste du monde occidental, la France n‘est pas aux premiers rangs des pays d’immigration, elle ne l’a jamais été depuis le début du XXIe siècle. Elle se situe entre le milieu et le bas du tableau. Elle est moins attractive que la plupart des pays européens. La submersion migratoire n’est qu’un mythe. Dans ces conditions, à quoi rime une politique qui ramènerait la France dans le dernier tiers du tableau européen alors qu’elle s’y trouve déjà ?

 

·      Nombre d’étrangers en situation irrégulière

 

En moyenne, dans les grands pays européens, la moitié de la population est convaincue que la plupart des étrangers sont en situation illégale ; un tiers pense même que c’est le cas de la grande majorité. C’est très au-dessus des estimations les plus hautes. Au Royaume-Uni, elle se situe aux environs de 12%. En France, où l’on compte 6 millions d’étrangers, la part des sans-papiers avoisine 15% si l’on retient l’hypothèse maximale consistant à doubler le nombre des bénéficiaires de l’aide médicale d’État (466 000 en 2024). Même chose en Allemagne, où l’on soupçonne au maximum l’existence d’un million et demi de sans-papiers pour 14 millions d’étrangers, soit une proportion de 11%.

La source majeure du décalage entre l’opinion et la réalité est le formatage obstiné de l’information par les politiques et les médias, qui produit des effets de loupe. L’opinion ne dispose pas, dans ce domaine précis, des outils de quantification nécessaires à la production d’un résultat fiable. Les réseaux sociaux et les posts des quotidiens ne cessent de vanter les évidences de la statistique spontanée : « pas besoin des chiffres de l’INSEE, je n’ai qu’à regarder par la fenêtre », « il suffit d’aller dans le métro » et autres propos du même registre.

 

« LA STATISTIQUE PUBLIQUE EST UN BIEN COMMUN QUI DOIT ÊTRE ACCESSIBLE À TOUS. »

 

Ce n’est pas seulement le peuple qui doit avoir accès aux lumières de la statistique, ce sont aussi les élites. Elles devraient être les premières à tirer parti des données disponibles, à commencer par les autorités ayant la charge des lourds dossiers de l’immigration. Cet espoir, malheureusement, est vain.

 

Suivent l’exemple de Bruno Retailleau, qui, ministre de l’Intérieur, tour à tour, 1/ qualifia le pays (la France) de hall de gare dans le Figaro en septembre 2024 et donna le chiffre de 470 000 «étrangers supplémentaires », l’équivalent de la ville de Toulouse, sans compter les entrées illégales, pour 2/ en janvier 2025, remplacer Toulouse par Lyon avec de nouveau chiffres, soit 550 000 étrangers arrivés en 2023 entre immigration légale et illégale. La stratégie du ministre est alors annoncée, à savoir se situer dans la moyenne – la moyenne basse- des pays européens.

Trois mois plus tard, le premier ministre, François Bayrou, étend ce qu’il avait qualifié de «submersion migratoire » à Mayotte, à l’ensemble de la France.

 

Peu de médias ont interrogé la véracité des faits, ce qu’a fait l’auteur, en sa qualité de chercheur :

 

·      En 2025, les nouveaux titres de séjour d’au moins un an, délivrés par les préfectures aux étrangers non membres des États de l’UE (+ Norvège, Islande, Suisse et Liechtenstein) étaient au nombre de 384 200 pour une population totale de 68 852 000 habitants, soit un surcroît de population de 0,56%. En 2023 et 2024, ce surcroît se situait à 0,5%. Ces chiffres concernent les seules entrées, l’apport annuel de population migrante étant réduit par les départs et les décès. Or, ce taux de 0,5 à 0,6% place la France non pas dans le haut du tableau dressé par l’OCDE, mais bel et bien dans le bas, à la traîne des pays occidentaux. La France n’est donc aucunement la championne de l’immigration en Europe.

 

·      Raisonner à population égale, comparer des proportions, est un impératif dont s’affranchissent les politiques. L’illettrisme statistique et les visées politiques jouent dans le même sens. Mais le ministre cité ne manie pas seulement des chiffres absolus, il recourt à deux procédés destinés à frapper les imaginations.

 

o   Les double comptes pour commencer : les 360 000 premiers titres de séjour de l’année 2023 ne lui suffisent pas : il y ajoute les nouvelles demandes d’asile, ainsi qu’une estimation des entrées illégales tirées des statistiques d’interpellation aux frontières (qu’il ne précise pas), ce qui donne, selon lui, 550 000 entrées dans l’année. C’est oublier qu’environ 40% des demandeurs d’asile obtiennent un titre dans les mois ou les années qui suivent (la proportion dépassera même 50% en 2025). Les additionner aux titres de séjour de l’année, c’est donc les compter deux fois. Le bilan annuel des titres de séjour contient ainsi une partie des entrées des années précédentes qui ont été régularisées.

 

o   Le second stratagème du ministre consiste à comparer les 550 000 entrées supposées de l’année à une réalité familière : « c’est l’équivalent de la ville de Lyon ». Or les seuls chiffres qui valent en démographie sont les proportions. En proportion, ce chiffre correspond à 0,8% de la population, or, sans les doubles comptes, le chiffre réel est de 0,5%. Deux chiffres, donc, traduisant la même réalité, mais qui produisent deux sensations opposées : 550 000, c’est trop ! Mais 0,8%, c’est trop peu pour être vrai… La déclaration du ministre est en fait un tour de passe-passe : elle remplace le poids objectif de l’immigration par un poids subjectif.

 

Dans un autre exemple, Marine Le Pen évoque en 2015 l’afflux de réfugiés syriens en Europe, accusant L’ONU et la Commission européenne d’organiser sciemment la submersion migratoire de l’Europe. « Faut-il rappeler que les technocrates de l’ONU demandent l’accueil de 120 millions d’immigrés extra-européens sur notre continent… ».

 

Cette allusion un rapport de l’ONU était incongrue dans les circonstances de 2015. En fait de submersion, la France accueillera sur son sol, de 2015 à 2024, un total cumulé d’un peu plus de 40 000 Syriens, soit moins de 5% des Syriens déplacés externes qui parviendront à déposer une demande d’asile en Europe, alors que la France réunit 15% des habitants de l’Union. (À titre de comparaison, la Suède a accueilli 175 000 syriens et afghans en 2015, soit 1,8% de sa population). 40 000 réfugiés syriens, c’est cent fois moins que les 4 millions accueillis en Turquie sur la même période (80 fois moins à population égale).

 

Les citoyens sont en droit de se poser la question : comment se fait-il qu’un parti qui n’a pas cessé de placer la question migratoire en tête de ses priorités depuis quarante ans n’ait toujours pas acquis les connaissances de base sur l’importance des flux qu’il prétend contrôler ? La réponse est simple : peu importe la vérité quand l’unique boussole est l’intérêt politique. En politique, la démagogie paie, alors que la vérité des chiffres ne paie pas.

 

·      La part des immigrés dans la population : la France au 17e rang de l’Europe occidentale

 

L’ensemble des immigrés présents à un moment donné est la résultante de tous les mouvements depuis des décennies : les entrées, les sorties et les décès. La proportion d’immigrés dans un population est, de ce fait, la meilleure synthèse disponible sur la place qu’occupe l’immigration dans une société, sans qu’il soit besoin de mesurer précisément chacune de ses composantes.

Le résultat est saisissant. 


Il s’avère qu’au sein de l’Europe occidentale, la France occupe le 17e rang, avec 14% de population immigrée. Encore, ce chiffre correspond-il à la définition large de l’immigré retenue par les Nations Unies : toute personne ayant sa résidence permanente dans un autre pays que son pays de naissance. La définition de l’INSEE est plus restrictive : elle exclut les individus qui avaient déjà la nationalité du pays de destination avant de migrer (dont les rapatriés) ; elle retient donc les personnes nées « étrangères à l’étranger », ce qui fait reculer le taux d’immigrés de 13,6% à 11,3% pour l’année 2024.

 

La progression du nombre d’immigrés sur les dernières décennies, entre 2000 et 2025, est d’environ 50% en France contre 74% sur l’ensemble de la planète et 105% sur l’ensemble de l’Europe occidentale.

Le propos de François Héran ne se veut ni alarmiste ni « rassuriste ». Il se borne à prendre la mesure des choses. Il considère que c’est dans la production des données que le savant doit rester neutre et impartial. Dans le débat public, par contre, s’il s’avère que le monde politique ou médiatique escamote les données ou les déforme, il doit les défendre avec ardeur et, en ce sens, prendre parti.

 

·      La fable du chaos migratoire

 

L’évolution des titres de séjour délivrés chaque année réserve également des surprises. Le courant qui a le plus progressé en valeur absolue est la migration estudiantine. La migration familiale, par contraste, est contenue, tant pour les familles de français que pour les familles d’étrangers. La migration de travail a augmenté au profit des métiers qualifiés, avant de stagner. Dans l’ensemble du tableau, les courbes ne présentent pas de hausses exponentielles, à une exception près : la forte poussée de la protection subsidiaire en 2025, qui bénéficie en priorité aux afghanes et aux ukrainiennes.

Si le chaos existe, c’est du côté des services de l’État, à commencer par l’organisation des préfectures. Le passage à la convocation dématérialisée s’est avéré catastrophique, et l’on sait à quel point les préfets exercent leur pouvoir discrétionnaire sur les dossiers de régularisation, avec pour résultat des inégalités de traitement entre les préfectures. Il n’est pas exagéré de dire qu’une large partie du « chaos migratoire » et de « l’absence de contrôle » se situe du côté de l‘État et non pas d’une prétendue « submersion ».

L’immigration progresse en France depuis vingt-cinq ans, mais à un rythme inférieur à celui de la moyenne européenne. La migration familiale est contenue, la migration de refuge est fortement régulée. On peut raisonnablement supposer – mais sans le prouver – que la hausse de l’immigration aurait été plus forte en France, tous motifs confondus, sans le durcissement réitéré des conditions légales pour obtenir un titre de séjour ou un statut de réfugié. En l’absence de ces mesures, la France se serait sans doute rapprochée de la moyenne européenne, au lieu de la suivre à bonne distance.  Ce qui signifie que l’immigration en France est plus régulée qu’on ne veut bien le dire.

 

·      Les données de l’OCDE : une image décapante des profils migratoires

 

Afin d’illustrer son propos, l’auteur a publié, en annexe du texte de son intervention, des graphiques très intéressants sur les types d’immigration par pays européen. Le livre n’étant pas publié en PDF, je n’ai pas pu les reproduire ici. Une incitation de plus pour vous le procurer pour ceux que ça intéresse !

 

On mesure entre autres, dans une comparaison entre la France et l’Allemagne, l’ampleur des écarts qui séparent les deux pays, comparés à population égale. Si les deux pays sont proches pour la migration économique et la migration familiale, la France pratique très peu l’accueil humanitaire ; elle s’est largement défaussée sur son grand voisin dans la crise de 2015-2016. Elle s’avère très peu attractive pour les ressortissants de l’Union européenne : elle en accueille proportionnellement quatre fois moins que l’Allemagne...

 

La Suède présente le profil d’un pays qui fut longtemps le plus engagé dans l’accueil humanitaire, avant même la crise de 2015. Lassée d’être le bon élève du Haut -Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, elle a fortement réduit son engagement, sans attendre la montée de l'extrême droite aux élections. Elle a réduit l’immigration familiale et favorisé l’immigration économique, y compris l’admission immédiate des conjoints. Le pays continue d’attirer les autres Européens.

 

Le Royaume Uni s’inspire de la formule canadienne pour recruter une migration de travail qualifiée en très forte progression, au point de surcompenser les pertes du Brexit. Peine perdue : près d’un britannique sur deux (47%) s’imagine que la majorité des nouveaux entrants ont franchi la Manche en small boats. La réalité est tout autre : les entrants légaux sont quinze fois plus nombreux.

 

·      L’immigration en France n’est pas jugulée mais régulée

 

L’image d’une France attirant les migrants de la terre entière par une excessive générosité se dégonfle au fil des statistiques et des comparaisons. L’aide médicale d’État, les soins médicaux aux étrangers, le droit du sol, l’accès au logement social et autres avantages accordés aux migrants ne suffisent pas à attirer les candidats. Cette image entretenue par certains think tanks et amplifiée par Bruno Retailleau est un mythe. Mais un mythe aux effets réels, qui a largement influencé les débats sur le projet de loi Darmanin entre l’été 2023 et janvier 2024, et qui a orienté les actions du ministère de l’Intérieur.

Pourquoi un tel décalage entre les faits et les discours ? Il rappelle le paradoxe qu’on attribue à Talleyrand : « Quand je me regarde, je me désole ; quand je me compare, je me console. »

Nous faisons de même avec l’immigration : la vision interne se polarise sur un fait indéniable, la croissance soutenue de la demande de séjour et de la demande d’asile, et nous fait croire que nous croulons sous la pression ; mais la vision externe révèle que ce mouvement affecte l’Europe occidentale en général avec plus d’intensité encore. Peut-on concilier les deux visions ? Les organismes chargés du premier accueil, à commencer par les préfectures et l’Ofii, l‘Office français de l’immigration et de l’intégration, sont tout naturellement accaparés par la vision interne. L’Ofii voit le niveau de la demande monter, tandis que l’État rechigne à lui allouer les moyens qui lui permettraient de faire face, l’obligeant à improviser des solutions d’urgence bancales et coûteuses pour loger les demandeurs d’asile. L’office peut difficilement comparer ses moyens à ceux de ses collègues des pays mieux lotis et plus attirants. D’où la tentation de s’en prendre aux migrants eux-mêmes, à leurs soutiens, aux décisions des juges, à la logique économique libérale favorable aux migrations, laquelle assure une forme d’intégration socio-économique qui n’est pas l’intégration civique verticale privilégiée par les autorités.

 

Le mythe du chaos migratoire revient à dénigrer les capacités administratives du pays. Certes, l’immigration en France n’est pas jugulée, mais elle est bel et bien régulée, quel que soit le jugement qu’appelle cette action. On raille volontiers l’inflation législative en France depuis les lois Pasqua et Méhaignerie de 1993-1994 : une loi tous les dix-huit mois ! Pourtant ces lois à répétition, avec leurs lots de décrets et de circulaires, produisent des résultats : les conditions matérielles et juridiques de l’accueil sont de plus en plus sévères. Les associations en savent quelque chose, qui accompagnent les candidats à la régularisation dans leurs démarches. Elles ont encore plus de difficultés à comprendre les discours complotistes qui prêtent aux organisations non gouvernementales des pouvoirs démesurés et en font les grandes inspiratrices de la politique migratoire.

 

Pour créer le mythe d’une France qui aurait bâti l’État le plus « permissif » de l’Union européenne, il faut faire fi des données les plus élémentaires sur la répartition des flux à travers le continent. Car, enfin, si la France était le pays puissamment attractif qu’on nous décrit, elle devrait logiquement figurer aux premiers rangs de la statistique européenne des migrations. Or rien n’est plus faux. La preuve par le contraire est une exigence essentielle dans la démonstration objective. Sans elle, nous sombrons dans l’irrationnel.

 

Dans la dernière partie de cette leçon de clôture, intitulée « l’Hospitalité en Procès » François Héran aborde des sujets liés mais plus vastes, sur des questions d’éthique, le wokisme, les « migrants et la circulation des valeurs », entre autres... Sujets qui souvent à eux seuls pourraient faire l’objet chacun d’un post. Je me contente donc de clore là-dessus, l’essentiel cette fois-ci ayant été de relater des chiffres concrets sur le sujet très débattu de l’immigration en France.

 

A la prochaine !

 

(1)   Sandra Hobian et Lucie Brice Mansencal, « Enquête sur les représentations à l’égard de l’immigration du travail ». Crédoc/Terra Nova, 2025.

 


Commentaires


bottom of page