LES IDÉES QUI SAUVENT (3/5)
- mfellbom
- 8 mai
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"ET SI NOUS HABITIONS LE POINT D'INTERROGATION?"

La curiosité est devenue un choix. Un choix dans un monde qui nous abreuve d'informations, de distractions, de films, de séries, d'un flux incessant d'actualités, répétées à l'envi, jusqu'à ce que la suivante prenne le dessus. Il est facile de croire que rester attentif et ouvert à ce flot d'informations nous rend plus intelligents, mais vous savez bien que cela ne fait que nous occuper et nous rendre de plus en plus passifs, même si satisfaits un temps. Surtout, cela tue la curiosité, la recherche active de réponses à des questions. N'est-elle pas absolument essentielle aujourd'hui ? Alors que les médias et les réseaux sociaux rivalisent pour capter notre attention et notre temps avec des outils toujours plus sophistiqués pour nous inciter à croire ou à consommer ? Un outil essentiel pour entretenir sa curiosité est de rechercher des médias et du journalisme indépendants, et plus encore, de prendre le temps de lire aussi des ouvrages factuels. Depuis le lancement de ce blog, je me suis abonné à The Atlantic, Foreign Policy, Le Grand Continent et G Zero Media, en complément de ce que je suivais déjà dans Le Monde, Dagens Industri et différents blogs Substack. Je reçois quotidiennement des articles du New York Times et de Bloomberg. C'est beaucoup trop, et je suis en train de réduire mes sources d'information, ce qui n'est pas facile. Mon objectif est de trouver et de lire une analyse par jour, d'où la nécessité d'avoir un choix plus large. J'ai la chance d'avoir plus de temps maintenant, ce qui stimule ma curiosité. Après tout, la curiosité est comme un potager : il faut la cultiver, sinon elle se dessèche et meurt. Continuons à l'entretenir!
C'est le sujet de la troisième idée que j'ai choisi, publié dans la troisième partie du livre de Nicolas Bordas décrite ci-dessous.
Partie 3 : Réparer le fil des générations
Il arrive que le fil se tende. Ou qu’il casse. Entre les âges, les époques, les vécus. Entre ceux qui viennent, qui sont là ou qui s’en vont. Ce fil est fait de mémoire, d’attention, de gestes transmis. Il tisse les liens entre les vivants, les morts et les vivants à naître. Quand il se délite, les sociétés s’ankylosent. Lorsqu’il circule, elles respirent plus librement.
Notre époque semble obsédée par le présent. Pressée de jouir. Pressée d’oublier. Elle célèbre la jeunesse tout en infantilisant les adultes. Elle marginalise les anciens tout en craignant de vieillir. Elle parle de transmission sans prendre le temps de transmettre.
Mais que devient une civilisation qui ne se donne plus le temps d’éduquer, d’apprendre, d’écrire, de relier ? Qui ne veut ni hériter ni léguer ?
Il ne s’agit pas de revenir à un âge d’or fantasmé. Ni de sacraliser la tradition. Mais de retrouver une forme d’hospitalité temporelle : accueillir l’enfance sans la réduire à une étape à franchir. Écouter la vieillesse sans la ranger dans une case. Se penser soi-même comme un maillon, fragile mais essentiel, d’une chaîne de soins, de savoirs, de symboles.
Cette troisième partie propose d’ouvrir des chemins de réparation. Elle parle d’ancêtres et d’enfants, de lenteur et d’attention, d’apprentissage et de curiosité. Car la curiosité touche peut-être au fond, à ce qui relie le mieux les générations : le désir de comprendre le monde sans jamais cesser de le questionner. Elle interroge les habitudes culturelles, les politiques urbaines, les rythmes d’existence. Elle cherche ce qui, dans nos gestes les plus quotidiens, peut recréer du lien entre les générations.
Réparer le fil des générations, ce n’est pas seulement une affaire d’éducation ou de transmission. C’est un acte de civilisation. Un refus de la déliaison. Une manière d’habiter le temps autrement : non plus comme une fuite, mais comme une continuité.
C’est peut-être cela, aujourd’hui, le vrai progrès : ne plus penser le monde pour nous seuls, mais pour ceux qui viendront après.

Si vous lisez ces mots, c’est que vous êtes curieux. Et si vous êtes curieux, ce chapitre vous est dédié. Son titre, volontairement énigmatique, est un clin d’œil à l’essai aussi érudit qu’inspirant de Jean-Pierre Martin, La Curiosité – Une raison de vivre, l’un de ces rares livres qui éclairent l’existence et lui donnent encore plus de sel. Longtemps resté tout en bas de ma haute pile de lectures à venir, cet essai s’est imposé à moi comme une évidence tardive. Je l’ai enfin ouvert… et
je l’ai dévoré. Jean-Pierre Martin y évoque la curiosité non comme un simple trait de caractère, mais comme une force vitale, une respiration essentielle de la pensée libre. Passionné de lecture et d’écriture, il estime avoir été lui-même sauvé du dogmatisme par sa curiosité. « Ouvrir un livre, écrit-il, c’est un peu comme ouvrir un tiroir qui détient des secrets. » Son ouvrage est un véritable cabinet de curiosités, d’une grande richesse littéraire et philosophique, où se croisent les grands penseurs de l’histoire et les interrogations les plus contemporaines. La thèse centrale du livre est limpide : la curiosité n’est pas un luxe ni un passetemps. C’est une raison de vivre. Elle nous rend plus humains, plus libres, plus ouverts à la complexité du réel. Elle est un antidote aux enfermements, aux certitudes étroites, aux récits tout faits. Habiter le point d’interrogation, c’est faire le choix d’une intelligence toujours en mouvement, d’une pensée vivante, d’un regard jamais rassasié. Dans un monde où tant de discours prétendent clore le débat avant même qu’il ait lieu, cette posture fait figure de résistance. Elle suppose de remettre en cause nos croyances, nos préférences, nos routines mentales. Et c’est peut-être ce qui la rend si précieuse.
L’ESPRIT DE CURIOSITÉ
La curiosité n’est pas cette passion indiscrète ou malsaine qu’on a trop souvent caricaturée. Elle est une vertu essentielle, un mouvement de l’âme qui s’insurge contre l’indifférence. Jean-Pierre Martin en fait une « bouffée d’air frais qui donne à respirer, dans tous les domaines du savoir, avec l’intellect, mais aussi dans toutes les régions du réel, avec les sens ». Loin d’être une simple soif de savoir, elle est une manière de prendre soin du monde, une manière d’habiter notre condition humaine avec finesse et sensibilité. Son étymologie latine, curiositas, dérivé de cura (« soin »), en témoigne : être curieux, c’est prendre soin de ce que l’on ne connaît pas encore, porter le regard sur ce qui pourrait nous échapper. C’est une forme d’attention active, de disponibilité intérieure, d’élan vers ce qui dépasse l’horizon immédiat de notre expérience. Cette dynamique vers l’inconnu est au fondement même de la philosophie. Aristote, dans les toutes premières lignes de la Métaphysique, affirme que « tous les hommes désirent naturellement savoir ». Platon, lui, faisait de l’étonnement (thaumazein) le point de départ de toute pensée. Sans étonnement, sans trouble, sans curiosité, pas de quête de vérité. Plus près de nous, Einstein lui-même disait : « Je n’ai pas de talents particuliers, je suis juste passionnément curieux », reconnaissant que la science, comme toute entreprise humaine de connaissance, est d’abord une aventure du regard. Cette vision de la curiosité comme vertu traverse les siècles, de Léonard de Vinci à Montaigne, de Rousseau à Camus, de Beauvoir à Ken Robinson. Elle est au cœur des plus grands gestes intellectuels et artistiques. Être curieux, c’est désirer comprendre, sans prétendre tout maîtriser. C’est accepter de se laisser déplacer, de sortir de soi, de questionner les évidences. C’est reconnaître que la vérité n’est jamais donnée une fois pour toutes, qu’elle se cherche, se construit, se vit. De quoi expliquer pourquoi l’éducation moderne accorde une place croissante à cette qualité : éveiller la curiosité chez les enfants, c’est leur permettre de s’ouvrir au monde, de penser par eux-mêmes, de s’adapter à l’incertitude, de garder intacte leur capacité à s’émerveiller. Ken Robinson, expert international en pédagogie et en créativité, le rappelait avec force : les systèmes scolaires traditionnels, en valorisant la conformité, risquent d’étouffer la curiosité naturelle des élèves. À l’inverse, les approches fondées sur l’enquête, l’expérimentation, le projet cherchent à nourrir ce désir de savoir et à le transformer en moteur de croissance. Car la curiosité, lorsqu’elle est cultivée, devient le ferment de l’autonomie intellectuelle, de la liberté critique, de l’inventivité. Une éducation à la curiosité est donc une éducation à la vie. Une éducation à la vérité.
REFUSER L’INCURIOSITÉ
Cependant, la curiosité, si elle peut être cultivée, peut aussi être inhibée, réduite, réorientée, voire pervertie. Et ce sont précisément les risques que Jean-Pierre Martin identifie avec lucidité. Car à l’inverse de la curiosité, l’incuriosité est une forme d’aveuglement volontaire, une capitulation de l’esprit. Elle nous pousse à rester enfermés dans nos bulles cognitives, à ne pas interroger nos préjugés, à refuser la complexité. Elle alimente la paresse intellectuelle, la superficialité des jugements et les emballements émotionnels. Elle nous rend manipulables, vulnérables aux récits simplistes et aux affects collectifs. Cette incuriosité contemporaine prend des formes multiples : le zapping permanent, la dépendance aux algorithmes, la surconsommation de contenus sans effort de hiérarchisation ou d’analyse. Elle se manifeste dans la difficulté croissante à soutenir une attention longue, à lire un texte exigeant, à accepter l’inconfort de ce qui contredit nos croyances. Elle se traduit aussi par une forme de désintérêt pour le passé, pour l’histoire, pour les nuances, au profit de l’instantané, du sensationnel, du viral. Comme le note Martin : « Nos curiosités sont sous influence. » Et cette influence est de plus en plus mercantile, émotionnelle, algorithmique. Il existe, certes, dans nos sociétés une surabondance d’informations. Mais cette surabondance ne crée pas nécessairement de la connaissance. Au contraire, elle peut saturer notre capacité de discernement, en renforçant une fausse impression de savoir immédiat, qui décourage la recherche en profondeur. C’est ce que Jean-Pierre Martin appelle « la pathologie de la curiosité perverse », nourrie par les logiques du complotisme, de la désinformation et des passions tristes. Une curiosité sans exigence, qui ne cherche pas à comprendre mais à confirmer. Une curiosité qui ne découvre rien, mais se contente de répéter. Face à cela, il nous faut réapprendre la patience de l’archéologue. Le goût du détail. Le sens du détour. L’amour des contrepoints. Martin insiste : l’incuriosité n’est pas simplement une négligence, c’est une maladie de l’esprit. Elle traverse " tout sujet enchaîné à ses croyances, ses mécanismes de pensée, ses conditionnements familiaux, ses certitudes de groupe, ses lectures et ses goûts de prédilection, et fonde toute pensée captive et sectaire ». C’est pourquoi l’incuriosité ne menace pas seulement l’intelligence individuelle. Elle met en péril notre capacité collective à penser ensemble, à délibérer, à créer du commun.
DEVENIR CURIEUX
Face à ces risques, une seule voie semble possible : cultiver la curiosité comme une manière d’être, une discipline de l’attention, un art du questionnement. Habiter le point d’interrogation, ce n’est pas vivre dans l’indécision ou dans le relativisme. C’est s’installer dans une posture de disponibilité, d’ouverture, de vigilance. C’est refuser la clôture rassurante des dogmes, et préférer l’incertitude fertile de la recherche. C’est vouloir comprendre sans enfermer, explorer sans dominer, apprendre sans posséder. En ce sens, la curiosité est une école de liberté intérieure. Paradoxalement, elle est aussi une fidélité. Une fidélité à notre humanité inachevée. Car nous ne sommes jamais totalement ce que nous croyons être. La curiosité nous rappelle que nous sommes des êtres en devenir, appelés à grandir, à changer, à nous réinventer. Elle fait de chaque moment une occasion de découvrir, de chaque rencontre un tremplin vers l’inconnu. Elle est ce qui nous arrache à l’habitude et nous rend vivants. Comme l’écrit Jean-Pierre Martin, « nous n’aurons de réponses que si nous ne renonçons jamais à nous poser de bonnes questions ». Habiter le point d’interrogation, c’est donc adopter une éthique de la surprise, de l’exploration, du mouvement. C’est prendre le risque de ne pas savoir, le risque de se tromper, le risque d’apprendre. C’est ouvrir sans cesse des tiroirs pleins de secrets, des livres oubliés, des chemins de traverse. C’est inventer une forme de sagesse modeste et joyeuse, à la fois sérieuse et joueuse. C’est préférer la lumière tremblante de l’émerveillement à l’ombre rigide des certitudes. C’est peut-être aussi considérer que la curiosité est l’une de nos plus belles raisons de vivre ?
« Je n’ai pas de talent particulier. Je suis seulement passionnément curieux. »
ALBERT EINSTEIN



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