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LES IDÉES QUI SAUVENT (4/5)

"ET SI NOUS RETROUVIONS LE SENS DE L'HUMOUR?"


Dans "Man's Search for Meaning", dont vous trouverez un résumé dans la partie Philo des "Grands Thèmes" de ce blog, Viktor E. Frankl, père de la logothérapie ayant passé 3 ans dans les camps de la mort nazis dit cette chose très juste sur l'humour : "Il est bien connu que l'humour, plus que tout autre élément de la nature humaine, permet de prendre du recul et de s'élever au-dessus de n'importe quelle situation, même si ce n'est que pour quelques secondes." L'humour a en effet cette particularité de pouvoir s'infiltrer et surgir momentanément dans des situations difficiles peu propices au comique. L'humour est un exutoire extraordinaire dans des circonstances douloureuses ou tristes. Je me souviens du fou rire incroyable et contagieux qui a pris toute notre famille réunie lors de l'incinération de mon père, les souvenirs qu'on avait de lui prenant le relais les uns des autres pour alimenter le rire (aux larmes) et le sentiment d'apaisement qui en a suivi. L'humour et le rire font aussi partie d'un état d'esprit ainsi qu'un mode de communication qui nous définit (ou pas). Ce Quatrième texte de la quatrième partie des "Idées qui sauvent" traite du sujet de l'humour, facilement oublié dans ces temps compliqués, et son évolution récente.


Partie 4

Réhabiliter la douceur du vivant


Il arrive que le monde devienne rugueux. Que les mots blessent plus qu’ils ne relient. Que les gestes se tendent, que les visages se ferment, que les cœurs se durcissent. Dans un monde pressé, compétitif, saturé de tensions, la douceur semble déplacée. Elle gêne. Elle dérange. On lui préfère la puissance, l’efficacité, la performance. À force de croire qu’il faut être dur pour survivre, ne risquons-nous pas de devenir indifférents au vivant ? À force de se raidir pour tenir, ne finit-on pas par casser ? La douceur n’est pas une faiblesse. Elle est une force lente, subtile, profonde. Une manière d’être au monde qui refuse la brutalité comme horizon. Elle ne cherche pas à s’imposer, mais à relier. Elle ne conquiert pas, elle accueille. Elle soigne sans bruit, résiste sans violence, transforme sans imposer.

Cette quatrième partie est un plaidoyer pour la réhabilitation de ce que notre modernité a trop souvent relégué au second plan : la joie, la légèreté, l’humour, les larmes, le silence, les rituels, l’élégance, la contemplation, la vulnérabilité psychique, la quête de sens. Non comme des refuges hors du réel, mais telles des ressources pour mieux habiter le monde ensemble.

Il ne s’agit pas de nier les luttes ou d’idéaliser un retour au calme, mais plutôt de redonner leur place à des formes d’intelligence émotionnelle, relationnelle, existentielle, trop souvent ignorées. De reconnaître que ce qui rend la vie vivable, ce ne sont pas seulement les idées justes ou les actions fortes, mais aussi les gestes tendres, les regards sensibles, les paroles apaisantes.

Réhabiliter la douceur du vivant, c’est faire le choix du soin contre la domination, de l’attention contre l’indifférence, de la pudeur contre le cynisme. C’est réapprendre à pleurer, à rire, à admirer, à s’émerveiller, à dire : « Je ne sais pas, mais je suis là.»

Le choix d’un art de vivre. Un art de résister. Un art d’aimer.



L’humour est de moins en moins la norme, et de plus en plus normé. Il devient risqué de « rire de tout », alors même que nous aurions tant besoin de cette forme de légèreté lucide qui désamorce les problèmes, désacralise les dogmes, réconcilie avec l’imperfection humaine. L’humour est essentiel à la vie. Il nous permet de gérer nos émotions. Il libère des tensions et diminue l’anxiété. L’humour nous protège et nous relie. Il nous rappelle qu’il existe, face au malheur, une autre voie que le pathos ou la violence : le détour du rire. C’est ce détour qu’explore Daniel Sibony dans Le Sens du rire et de l’humour. Philosophe et psychanalyste, Sibony y interroge la spécificité de l’humour humain. Et selon lui, il ne s’agit pas d’un simple mécanisme comique, mais bel et bien d’un

geste existentiel. Rire de soi pour mieux se réparer. Rire ensemble pour mieux partager. Rire, enfin, pour survivre à ce qui aurait pu nous briser. L’humour est tout à la fois un geste de liberté et une manière de rester vivant. Il fait reculer la peur, dissout les certitudes et trace un sourire au cœur du tragique. Et si le sens de l’humour n’était pas un luxe, mais un savoir-vivre essentiel dans un monde incertain ?


L’HUMOUR EST UN ÉTAT D’ESPRIT


L’humour est bien plus qu’un procédé comique : il est un regard sur le monde. Il suppose une capacité à créer du décalage, à prendre de la distance avec soi-même, à subvertir les conventions et à s’alléger du poids du sérieux. Comme le rappelle Daniel Sibony dans son livre, « l’humour est un travail de l’esprit, un déplacement du point de vue, un jeu subtil avec les sens et les sons ». Il ne se contente pas de faire rire : il transfigure. Freud, dans un de ses essais, voit dans l’humour un mécanisme de défense supérieur, une façon de réagir aux douleurs de l’existence sans se laisser submerger. L’humour est un sursaut de vie, une victoire du principe de plaisir sur le principe de réalité. Il est aussi une preuve de souplesse mentale, de capacité à relativiser, à se détacher, à ne pas être dupe de ses propres travers. Il exige une forme d’intelligence sociale, car il joue avec les codes tout en les révélant. L’humour est une manière d’apprivoiser les émotions négatives (peur, doute, angoisse) et de tisser du lien. Comme l’écrit la psychologue Christine Bonardi, « l’humour représente une force indiscutable pour détourner ou alléger les affects lourds ». On pourrait ajouter qu’il crée une forme d’empathie instantanée : l’humour rassemble quand il est bienveillant, et fracture quand il devient moqueur ou excluant. Il est donc une arme délicate. Il est aussi une forme de liberté. Car ceux qui ne supportent pas l’humour sont souvent ceux qui refusent toute remise en question. Les fanatiques haïssent l’humour. Et pour cause : l’humour fissure les certitudes. Il ridiculise le dogme. Il sape les idoles. Il fait chanceler l’absolu. Nietzsche l’avait bien vu : « Ce n’est pas par la colère que l’on tue, mais par le rire. » Là où le rire passe, l’autorité vacille. On comprend ainsi pourquoi toutes les dictatures redoutent les humoristes. Comme l’écrit le philosophe Alain, « le rire attaque le sérieux en son centre et menace de le détrôner ». En ce sens, l’humour est subversif. Il est un acte de résistance.


LES LIMITES DE L’HUMOUR


Néanmoins, toute résistance a ses règles. Et l’humour, pour être une arme, doit être manié avec précaution. Car il peut blesser. Il peut humilier. Il peut exclure. Il y a dans l’humour une part d’ambiguïté fondamentale : il repose sur une connivence, qui peut se transformer en domination si elle n’est pas partagée. Rire avec ou rire de, la frontière est ténue. C’est pourquoi l’autodérision est aujourd’hui la forme d’humour la plus valorisée. Elle désamorce le soupçon d’agression, crée une complicité désintéressée. Se moquer de soi, c’est offrir une part de vulnérabilité en partage. C’est souvent ce qui fait la force des comédiens les plus touchants, capables de jouer de leurs défauts, de leurs limites, de leurs failles. Pour autant, cela ne suffit pas à trancher toutes les questions. Peut-on rire de tout ? Et surtout : peut-on rire avec tout le monde ? Pierre Desproges répond à cette double question par une formule célèbre : « On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui. » Encore faut-il préciser, comme le fait Daniel Sibony, que ce n’est pas seulement une question de personne, mais de contexte, de relation, de position. On pourrait dire : « On peut rire de tout, mais pas n’importe comment. » Ce « comment » est essentiel. Il tient à l’intention. Au lien qui nous unit. À la sensibilité de l’autre. À l’époque aussi, qui a vu l’humour devenir un terrain miné. L’humour n’est plus un territoire neutre, mais un champ de tensions identitaires. Dans une société où l’on revendique sans cesse la reconnaissance de son identité, l’humour est perçu comme une menace. Or, le rire remet en question l’identité. Il la déstabilise pour mieux la recomposer. C’est sa fonction thérapeutique. Reste que l’humour est fragile. Son efficacité tient à une forme d’ambivalence maîtrisée. Trop contrôlé, il devient fade. Trop brutal, il devient violent. L’humour est un équilibre. Une ligne de crête.


L’HUMOUR, C’EST DE L’AMOUR


C’est sans doute ce qui rend l’humour si proche de l’amour : l’un et l’autre supposent un abandon de soi, une mise en jeu, une ouverture. Rire, c’est consentir à se décaler, à se surprendre, à accueillir l’inattendu. Comme l’écrit Daniel Sibony : « L’humour, c’est le geste par lequel on convoque symboliquement son ridicule pour s’en expurger. » Une manière de se détacher de soi sans se rejeter. De s’aimer dans ses travers. De se réconcilier avec sa propre incomplétude. Dans cette perspective, l’humour devient une forme de tendresse. Une manière de consoler l’autre, et de se consoler soi-même. Il est le contraire du sarcasme, qui vise à blesser. Il est une mise à distance, mais qui rapproche. Une prise de recul, mais qui crée du lien. C’est aussi une forme d’accueil de la vie dans ce qu’elle a de chaotique, d’absurde, d’imprévisible. Rire de soi, c’est accepter de ne pas tout maîtriser. C’est reconnaître l’imperfection comme une composante essentielle de l’existence. En ce sens, l’humour est une sagesse. Une joie discrète. Une célébration modeste de la vie. Retrouver le sens de l’humour, ce n’est pas seulement retrouver le rire. C’est retrouver une disposition d’esprit qui nous rend plus légers, plus libres, plus vivants. L’humour est une forme d’élégance morale. Une respiration de l’intelligence. Une preuve de confiance envers les autres et envers la vie. Dans un monde saturé d’émotions négatives, de crispations identitaires, de dogmatismes et d’injonctions morales, il faut sans doute rouvrir un espace pour cette forme rare de lucidité joyeuse. Cultiver l’humour, c’est cultiver l’amour. L’amour du monde, des autres, et de la vie.


« L’humour ne se résigne pas, il défie. »

SIGMUND FREUD

 
 
 

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