Mister Nobody contre Putin
- mfellbom
- il y a 2 jours
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Un reportage super intéressant, bien filmé et qui sort totalement de l'ordinaire, puisqu'il a été tourné dans une ville de l'Oural après l'invasion de l'Ukraine en février 2022 par un enseignant. Je veux remercier Dimitri, mon "copain de hockey", de m'avoir parlé du doc envoyé le lien afin que je le partage.
J'ai trouvé une très bonne critique d'une journaliste de RTS (Radio Télévision Suisse), Isabelle ci-dessous, qui décrit et explique le documentaire bien mieux que je n'arriverais à le faire...
Vous trouverez le documentaire sur Arte.fr, via le lien ci-dessous :
"La propagande pro-guerre dans les écoles russes au cœur d'un documentaire
Le documentaire "Mister Nobody contre Poutine", sélectionné aux Oscars et à voir sur Play RTS, offre une plongée dans la transformation des écoles russes depuis l'invasion de l'Ukraine. Un enseignant ordinaire s'est mué en lanceur d’alerte en filmant les cours de patriotisme et d'instruction militaire imposés dans les classes d'école par le ministère russe de l'Education dès mars 2022.
Pavel Talankin, enseignant à Karabach, petite ville de l'Oural, était vidéaste au sein de son école. Habitué à filmer les spectacles ou des activités scolaires, il se retrouve du jour au lendemain tenu de capturer des défilés hebdomadaires de lever du drapeau, des cours de lancer de grenades, des élèves écrivant des lettres aux soldats sur le front ou la visite de vétérans du groupe Wagner. Les écoles doivent en effet envoyer au ministère des preuves qu'ils respectent leurs directives.
L'enseignant filme des heures de cette propagande qui se met en place de manière brutale. Contacté par téléphone, il reconnaît que son film est unique, parce qu'il filme tout cela de l'intérieur. "Ce n'est pas possible d’entrer dans une école russe avec une caméra, de filmer facilement, personne ne vous laisse entrer", témoigne Pavel Talankin dans l'émission Tout un monde.
Sa caméra filme aussi des moments plus intimes, des fêtes, son ressenti ou celui de ses étudiants. Il aime son école, ses élèves et ses collègues. Lorsque le monde de la guerre fait irruption dans les salles de classe, il filme d'abord tout cela, médusé. Puis il se dit qu’il ne peut pas être complice, lui qui est contre la guerre. Il songe à démissionner, mais se ravise. Il poursuit finalement son travail de vidéaste, mais avec l’idée secrète de faire sortir ses images.

Glorification de la Russie
Cette militarisation de l'école avait déjà commencé de manière sourde, à partir de 2014, avec des classes spéciales de cadets ou la réécriture de certains manuels scolaires. Mais cela n'avait rien de comparable avec les directives imposées par le ministère de l'Education en mars 2022 à toutes les écoles : des textes à lire et des vidéos à visionner pour justifier cette guerre à grande échelle, glorifier la Russie et déshumaniser l'ennemi. Le maniement des armes est aussi au programme dès un jeune âge.

Les publications que les établissements doivent poster sur les réseaux sociaux sont elles aussi soumises à des directives : quelles photos nous devions publier et quels hashtags nous devions écrire : tout, absolument tout, est occupé par cette propagande de guerre", regrette Pavel Talankin.
Entre scepticisme et excès de zèle
Les enseignants réagissent de différentes manières. Certains semblent perdus et n’arrivent pas à prononcer les mots demandés, comme "dénazification" de l’Ukraine. D'autres font des excès de zèle. "Lors du tout premier cours que j'ai dû filmer, j’ai entendu l'enseignante dire à ses élèves 'les enfants, nous avons déjà fait ce cours, mais il s'avère qu'on doit le filmer pour rendre des comptes au ministère, alors faites comme si vous l'entendiez pour la première fois.' Honnêtement, ça m'a anéanti", se souvient Pavel Talakin. "Elle aurait pu ne pas le faire. Je n'étais même pas encore là avec ma caméra. Mais elle avait pris de l'avance, elle avait coché sa case."
Pavel Talankin, qui a co-réalisé ce film avec le cinéaste américain David Borenstein, a insisté pour garder au montage une scène qui montre le désarroi de certains enseignants à ne plus pouvoir faire correctement leur métier. "On y voit les profs reconnaître que le niveau scolaire baisse, que ce n'est pas une tendance seulement dans notre école, mais dans tout le pays." Ils aimeraient pouvoir consacrer leur temps à l’éducation des enfants, mais ils sont toutefois poussés à poursuivre les directives par le directeur, qui craint de se faire renvoyer dans le cas contraire.
Au fil du temps, l'ambiance au sein des écoles change. Le film de Pavel Talankin dépeint la méfiance qui grandit et le risque de délation. Il transcrit une forme de liberté définitivement disparue. Dans son bureau, beaucoup de jeunes venaient boire le thé pour discuter, mais ils cessent progressivement de le faire. Certains élèves perdent leur père ou leur frère à la guerre. Celle-ci devient terriblement proche, même si géographiquement, le front se trouve à 2000 kilomètres.
Le film fait sentir comment ce brouillard de la guerre crée un sentiment d'impasse chez les jeunes. Pavel Talankin, lui, est très préoccupé par l'impact sur les plus petits. "Les tout jeunes enfants croient en chaque parole de leur maître d'école." Il poursuit : "Tôt ou tard, nous devrons nous excuser auprès de tout le monde".
Réfugié à Prague
Le cinéaste a quitté le pays avec la crainte d'être fouillé, ses disques durs dans une valise, en 2024. Aujourd'hui réfugié à Prague, où se trouve la maison qui a produit le film, il ne sait pas encore de quoi son avenir sera fait. Son film, actuellement dans les salles en France, est en lice pour les Oscars.
Du jour au lendemain, Pavel Talankin a perdu contact avec la plupart de ses anciens collègues ou amis. Alertés de l'existence de ce film, les services de sécurité russes se seraient rendus dans les écoles de sa ville, exhortant les directeurs des établissements à ne pas s'exprimer, selon le cinéaste.
"Ils leur ont dit : mémorisez bien ceci, et transmettez-le aux autres. Cet homme n'a jamais existé. Ce film n'a jamais existé. Vous ne faites aucun commentaire", raconte Pavel Talankin. Lors des anniversaires, il envoie des messages de félicitations à ses anciens amis, et tente ainsi de prendre de leurs nouvelles. "C'est seulement comme ça, petit à petit, que je peux communiquer avec eux, parce que ne pas répondre à des vœux en Russie, c'est vraiment considéré comme un acte impoli", ajoute Pavel, qui ne manque pas d’humour malgré les difficultés. Ironique et grave, son film est empreint de douceur et d’humanité."
Isabelle Cornaz/asch pour RTS



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