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CYBERPUNK – LE NOUVEAU SYSTÈME TOTALITAIRE

Dernière mise à jour : il y a 8 heures


Nous revenons, dans l’essai que je vous résume ci-dessous en version courte et dans les « Grands Thèmes » en version longue, à l’une des grandes thématiques de notre époque (et de ce blog), à savoir les risques auxquels sont confrontées nos démocraties, et en particulier la démocratie américaine en ce moment même. L’alliance entre un autoritarisme de moins en moins rampant et la puissance des méga-entreprises crée un espace-temps en accélération forte.

 

Dans ce nouvel essai habité par l'urgence des temps, Asma Mhalla, une politologue et essayiste franco-tunisienne, experte en politique publique technologique, propose ainsi de rendre compte de la vitesse de transformation du monde. Cet ouvrage, avec le souci de clarifier et d'alerter, rappelle aussi que des possibilités de résistance existent si nous acceptons de changer nos habitudes de pensée.

 

CYBERPUNK – Le Nouveau Système Totalitaire


Résumé (de mon résumé…)

 

L’alliance entre une frange techno-réactionnaire et un milliardaire démagogue et autoritaire dessine, aux États-Unis, l’ombre d’un (techno)fascisme possible du XXIe siècle.

Dans le nouveau siècle, le fascisme se conjugue au pluriel : si les leaders politiques, fascistes ou pas ou juste un peu, se suivent et se ressemblent, sont interchangeables y compris dans leur folie survoltée, les unités techno-politiques, elles, sont systémiques. Goulots d’étranglement stratégiques de nos États, de nos existences qu’elles enserrent. Lorsque quelques technologues aux sympathies profondément antidémocratiques s’insèrent directement dans le jeu démocratique, quand ils ne dépendent d’aucune élection, d’aucune légitimité populaire, quand ils sont pourtant les nouveaux piliers de notre système économique, (géo)politique, social, cela n’annonce pas l’éventualité d’une menace, c’est déjà un problème.

 

Le futur est derrière nous.

Dans les moments troubles de l’histoire, nous nous apercevons souvent trop tard des glissements, des renversements. Nous ne mesurons pas toujours la distance qui sépare notre époque de la compréhension qu’elle a d’elle-même. Posons une fois pour toutes l’idée que le futur, craint ou espéré, n’est pas une perspective à venir. L’évidence se déploie sous nos yeux : la dystopie n’est pas une projection, elle est partout autour de nous. Nous vivons dans le monde que nous craignions avec fascination.

Pour notre époque, l’équation à résoudre est de nature techno-politique. Elle s’articule autour de l’alliance Big Tech-Big State. Le Big State est un État empire qui tire une grande partie de sa puissance par et grâce à des géants technologiques. Pour l’instant, hormis les États-Unis et la Chine, peu d’états peuvent prétendre à ce statut. On notera que seuls les Big States ont su faire éclore des Big Tech devenus acteurs hybrides et systémiques. À mesure que les possibilités de projection de puissance technologique, donc de domination, s’accroissent, les menaces sur les libertés s’aggravent dans les mêmes proportions d’échelle et de vitesse. Le nouveau paradigme techno-politique ne rencontre que peu de résistance : nos technologies, nos existences et nos imaginaires étaient déjà prêts à l’accueillir.

 

Notre rapport au temps, ou plus fondamentalement notre capacité à penser notre temps a été « disruptée » avec le retour de Trump au pouvoir avec Elon Musk dans son sillage, cette fois. Ils avançaient plus vite que notre capacité à théoriser le présent, un présent qui à mesure qu’il se fabriquait s’inscrivait comme un tournant historique. (…) Curieux « rétro-futurisme », que marque le puissant slogan « Make America Great Again », et qui promet le retour d’un mythique âge d’or du passé tout en travaillant de façon compulsive à l’accélération du chaos, rendu possible par les hyper-technologies, pour imposer un ordre nouveau.

 

À partir de là, la trame du détricotage de la démocratie américaine allait se déployer en trois temps.

Temps 1 – Ère Trump I, fin 2016-2021 : ère de la « Post-Truth politics ».

À partir de 2016, les faits ne comptaient plus, ils pouvaient même être « alternatifs » d’après Trump I. Par la force de frappe du régime attentionnel des réseaux sociaux, un régime de vérité pouvait en remplacer un autre en quelques mois à peine. L’effacement des faits, le brouillard attentionnel ne fabriquait pas seulement un nouveau régime de vérité mais un nouveau régime de réalité. La confrontation avec le réel devenait presque impossible. Le réel s’effaçait, c ‘était là notre premier glissement.

Temps 2 – Ère Trump II, 2025, en cours : ère de la « Post-law politics ».

Enrobée dans les techniques de manipulation de la post-vérité, l’Amérique s’engagea plus loin dans la déconstruction de ses fondements démocratiques au nom de la lutte contre « l’État profond », les « wokes », l’establishment et la bureaucratie. Si la promesse de l’allègement bureaucratique n’est pas aberrante sur le strict plan de la politique publique, la méthode s’est soudain muée en une chasse aux sorcières : par « alléger la bureaucratie », il fallait entendre démanteler les contre-pouvoirs de l’armature constitutionnelle.

Temps 3 – Ère post-Trump : « Post-State Politics ».

Il ne reste plus que deux types d’hyper pouvoirs, « l’Exécutif unitaire », vieux fantasme conservateur américain repris dans sa version maximaliste dans le Projet 2025 donnant les coudées franches au président, et le pouvoir algorithmique, tous deux au service d’une nouvelle théorie de l’état, minimal dans son architecture, total dans sa capacité de contrôle.

 

Deux noms obsèdent la Silicon Valley où vivent les architectes de l’infrastructure technologique : Peter Thiel et Curtis Yarvin, architectes de la pensée néo-réactionnaire venue de l’Ouest, dénommée usuellement par l’acronyme NRx. Appelons ce petit groupe techno-réactionnaire la Fraternité F-NRx. (…) La F-NRx incarne une élite en révolte, lasse de devoir composer avec le commun. Une scission est là : l’élite techno contre le reste. Les élites font sécession.

 

Le post-Occident cyberpunk est un monde où les ingénieurs ont remplacé les penseurs, où l’empire se refait une santé à coups d’algorithmes, d’armes hypersoniques et de mines de terres rares. Face à la Chine, l’Amérique nouvelle sort les muscles : retour de l’acier, des fusées, du pétrole – le capitalisme high-tech redevient conquérant, colonial, vorace. La logique de puissance est autoréférentielle, elle vise désormais la seule reproduction d’elle-même, s’installe dans une dynamique de dépassement perpétuel, technique et performatif.

 

Paradoxalement, c’est peut-être dans sa relative marginalisation que l’Europe peut tracer une alternative géopolitique. Alors qu’elle n’est plus considérée comme un partenaire stratégique, l’Union européenne a l’opportunité de réorienter ses alliances vers d’autres puissances intermédiaires, unies non par un même rapport asymétrique à l’Amérique.

Le projet européen n’est pas obsolète. Il est orphelin. Il lui faut un visage, un récit, une rupture. Non plus une Europe des seules normes, mais une Europe du vivant, du sens et de la mémoire. Sinon, elle restera une carte sans récit, un territoire sans destin.

 

Le fascisme contemporain n’est pas une réplique. Il est post-idéologique. Il performe le fascisme à trois niveaux : forme (slogans, clashs, purification symbolique), structure (État unitaire, affaiblissement des contre-pouvoirs, nominations), écosystème (think tanks, influenceurs, X/Twitter et plateformes de l’Alt-Tech). En revanche, il n’a pas (encore ?) de parti unique, ni de terreur physique centralisée.

Le fascisme n’est jamais le récit dominant mais se présente d’abord comme un contre-récit, qui se nourrit de la respiration saccadée d’un système politique et informationnel qui s’étouffe par lui-même. Son succès foudroyant provient de là. Il casse la monotonie, se braque contre la « décadence », canalise la colère de millions de gens qui hurlent leur besoin d’exister. Compris sous cet angle, le trumpisme n’est pas une rupture mais le point paroxystique d’un modèle politique, appelé démocratie libérale, imparfait par nature, défaillant au moment des crises, malade du consensus qu’il croit incarner sans alternative.

 

Le fascisme post-moderne est nativement technologique. Dans son élément, il peut amplifier à sa guise la liquéfaction entre « vrai » et « faux » dans un brouillard informationnel et attentionnel généralisé. Les images, les récits et les simulacres deviennent plus réels que le réel lui-même. Le fascisme-simulacre n’a nul besoin de reposer sur une réalité éprouvée ni même sur des faits. Son idéologie bancale, ses contradictions internes, les luttes d’influence intestines font partie de son essence. Son absence de direction lui garantit sa plasticité, il peut dire et faire ce qu’il veut, selon le contexte du moment, sans être contraint par la moindre colonne vertébrale idéologique.

 

Ce ne sont pas tant que les Etats-Unis ne seraient plus une démocratie, c’est plutôt l’idée –plus intéressante- qu’être ou ne pas être une démocratie n’a plus aucune importance. Au moment de sa prise de pouvoir, le fascisme postmoderne est un autoritarisme sans dictature. Inutile de recourir aux camps ( et encore, si l’on parlait des camps de ICE… ? note de Mikael) ni à une quelconque police secrète, il suffit que les gens croient à la toute-puissance du régime pour qu’ils obéissent, s’autocensurent. (…) Ce n’est pas une démocratie illibérale mais autre chose : un régime où les citoyens croient vivre sous le joug d’un pouvoir fasciste là où il n’y a que des symboles de fascisme… mais étrangement aussi opérants et performatifs qu’une organisation fasciste réelle.

 

Comme pour trouver une explication rationnelle à notre incapacité intellectuelle à attraper la complexité du nouveau monde, tout le monde s’est mis à partager en boucle son sentiment de « sidération ». Derrière cet effet de sidération, se structure en profondeur le nouveau régime attentionnel : la saturation comme nouvelle expression politique de la censure.

Le fascisme-simulacre s’inspire du phénomène de « gaslighting », qui désigne un certain type de manipulation psychologique qui consiste à inverser la charge de la preuve entre bourreau et victime, dominateur et dominé, fort et faible : si le faible se plaint d’une violence ou d’une incohérence du fort, c‘est lui (ou elle) qui a tort, qui est en réalité persécutant, voire qui est fou.

Le cœur du mensonge performatif est une affirmation répétée jusqu’à devenir vécue comme vraie, non par sa factualité, mais par son effet social et symbolique.

Ce qui est dit devient vrai, non parce que vérifié, mais parce qu’intégré. Il impose un régime de réalité alternatif. Il ne se se contente pas de dominer un espace social ou politique, il reconfigure la perception même du monde. Il efface les contradictions, récrit le passé, sabote la science et disqualifie les savoirs, inverse la charge de la preuve. Il fractionne le corps social en conflits secondaires, présentés comme idéologiques, jusqu’à empêcher tout espace de discussion de se former, chacun dans sa tranchée mentale. Il ne réfute pas la réalité, il la remplace. Il élimine les institutions productrices de vérité concurrente, déstabilise les repères de connaissance partagée, et transforme l’espace public en réceptacle continu d’énoncés équivalents. Le mensonge devient l’égal du fait.

Dans le chaos contrôlé, la démocratie ne peut plus garantir l’existence d’une vérité partagée.

 

En mars 2025, sous couvert de modernisation, l’administration Trump s’est mise à bâtir une infrastructure de contrôle intégral des citoyens. Au cœur du système : la mégacorp Palantir, des outils de tri massif, et la fusion de données sensibles dispersées. Un glissement vers un pouvoir invisible, technique et potentiellement répressif.

 

A la tête de l’État de la première puissance capitaliste, deux capitalistes s’enrichissent, président, réorientent à leur profit, biaisent selon leur idéologie, automatisent, réduisent, liquéfient, mécanisent l’appareil d’état devenu simple pyramide technologique. Un Léviathan à l’hyperpouvoir insaisissable, disséminé dans l’infini des matrices codées.

 

L’histoire de la collusion du politique avec les pouvoirs économiques n’est pas nouvelle. Y compris en démocratie. La différence est une différence d’échelle de puissance. Ils ne sont plus des acteurs privés mais des acteurs-système, propriétaires d’infrastructures vitales, goulots d’étranglement géostratégiques sur toutes les couches du cyberespace, collecteurs de données parmi les plus sensibles, façonnent en partie la nature et la tonalité de nos débats publics, nos accès à l’information, à l’échelle mondiale.

L’État minimal n’est pas seulement autoritaire ou semi-privatisé, il est technologique. Lorsque Elon Musk a commencé son entreprise de purge de l’état fédéral, il a joué avec des matricules, des lignes de codes, des chiffres, pas des existences. C’est transformer l’État de droit, conçu, construit, réglé par et pour la justice des hommes, en une fiction froide et désincarnée.

 

Les dispositifs du totalitarisme cognitif sont déjà là. Saturation : organiser la distraction permanente, empêcher toute possibilité de réflexion autonome, toute distance critique, toute espérance aussi. Systèmes d’intelligences artificielles : prédire et modéliser les préférences, les désirs et les choix avant même qu’ils arrivent à la conscience. Algorithmes : ajuster les comportements pour maintenir l’ordre social et marchand, rendant toute forme de rébellion inefficace. Réalité virtuelle : manipuler les perceptions par des filtres, fabriquer les images et les discours par les intelligences artificielles. Comme dans Matrix, nous pouvons devenir, nous sommes déjà en partie, des extensions de la machine sociale.

 

Une nouvelle liberté fondamentale prendra bientôt une place centrale : la liberté cognitive. Autrement dit, le droit de penser par soi-même, de préserver l’intégrité de son esprit, de refuser la colonisation de ses neurones. Revendiquer cette liberté, c’est poser un acte de souveraineté intérieure. C’est faire de la pensée libre un droit fondamental, une dignité nouvelle à protéger.

 

L’auteur poursuit en parcourant les résistances qui s’organisent et en énumère les libertés fondamentales que nous devons défendre, avant de proposer des scénarii d’un futur difficile à cerner.


 
 
 

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