Le Chaos comme instrument : et s'il y avait un plan après tout?
- mfellbom
- 2 avr.
- 7 min de lecture

Depuis que les Américains ont suivi Israël dans cette nouvelle guerre contre l'Iran, il y a plus d'un mois, la grande majorité des observateurs, journalistes et analystes admettent avoir du mal à comprendre la stratégie ou les objectifs qui la sous-tendent. Alors que les déclarations de Trump restent incohérentes et contradictoires d'un jour à l'autre, une seule chose est sûre : la situation mondiale est pire qu'avant le conflit. Comme l'écrivait Alicia P.Q. Wittmeyer ce matin dans Bloomberg, les deux objectifs fixés au début de la guerre n'ont pas été atteints :
Les matières nucléaires ? L'Iran les possède toujours.
Le régime ? Il est toujours intact.
Ce qui a changé, c'est la situation dans le détroit d'Ormuz, et c'est un problème majeur, une nouveauté… L'Iran a exploité au maximum son emprise sur cette voie de transit cruciale pour le pétrole et le gaz tout au long de la guerre. Le trafic est quasiment paralysé. Les dirigeants mondiaux sont inquiets, voire paniqués.
Pour que le monde se retrouve dans une situation aussi périlleuse, non seulement militairement, mais surtout économiquement, il semble y avoir un manque total de préparation de la part des États-Unis. Et si ce n'était pas le cas, mais que cela faisait partie d'un plan plus vaste ?
Dans ce blog, j'ai publié, le 29 octobre, le discours d'Ian Bremmer sur « l'état du monde », une analyse sans concession de notre ordre « post-américain », un avertissement clair : le monde changeait rapidement, s'éloignant du statu quo instauré depuis la Seconde Guerre mondiale, sa principale puissance se recentrant entièrement sur son propre destin.
Le 7 décembre, j'ai publié un article sur la publication, deux jours plus tôt, de la Stratégie de sécurité nationale américaine 2025, confirmant la fin des alliances des États-Unis telles que nous les connaissons depuis huit décennies.
Dans ce contexte, je trouve l'article ci-dessous, écrit par un analyste du site d'analyse des marchés financiers Zone Bourse, que je consulte quotidiennement, le plus intéressant que j'aie lu depuis le début de cette guerre. On dirait une fiction géopolitique, mais sa logique est implacable ! Bonne lecture et n'hésitez pas à commenter !
Trump et la stratégie du chaos
Au premier regard, tout cela ressemble à une suite d'improvisations dangereuses : montée aux extrêmes au Moyen-Orient, tensions avec des alliés historiques, rhétorique agressive sur le continent américain. Pourtant, une autre lecture existe. Elle ne voit pas dans cette politique un désordre pur, mais la tentative de provoquer une reconfiguration brutale du rapport de forces mondial. Dans cette grille d'analyse, l'objectif ne serait pas de stabiliser l'ordre international, mais d'en accélérer la fragmentation pour repositionner les États-Unis au centre d'un nouvel équilibre fondé sur les ressources, la production et l'autonomie continentale.

Une intervention terrestre en Iran apparaît, sur le plan militaire, comme une entreprise extrêmement risquée. La taille du pays, ses reliefs montagneux, ses zones désertiques, la difficulté des axes d’approche et la possibilité d’une guerre d’usure rendent l’hypothèse d’une occupation particulièrement hasardeuse. À cela s’ajoute la vulnérabilité du détroit d’Ormuz, espace étroit, proche du littoral iranien, donc exposé à des frappes, au minage et à des perturbations durables du trafic maritime.
C'était le scénario principal de la plupart des experts géopolitiques au début de ce conflit : Trump n'a pas intérêt à ce que la guerre dure longtemps. Il ne peut pas risquer de perdre les élections de mi-mandat aux Etats-Unis, ni de perdre (même si c'est en partie fait) le soutien de la population qui subirait une inflation de l'énergie et donc de son quotidien (car l'économie est de l'énergie transformée).
L'intérêt d’une escalade ne résiderait pas dans la victoire militaire classique. Il serait ailleurs : dans le choc systémique provoqué par un conflit prolongé au cœur de la principale zone énergétique de la planète. Autrement dit, la guerre ne serait pas un moyen de conquête, mais un levier de déstabilisation économique mondiale.
Le Moyen-Orient comme point de rupture de l’économie mondiale
L'enjeu dépasse largement le seul pétrole. Certes, une part décisive des flux énergétiques mondiaux transite par le Golfe, avec une dépendance particulièrement marquée en Asie orientale, en Europe et, dans une moindre mesure, ailleurs. Mais le raisonnement va plus loin : si les routes maritimes sont entravées, ce ne sont pas seulement les hydrocarbures qui manquent. Ce sont aussi des intrants essentiels à l’agriculture, comme certains composants des engrais, ainsi que des matériaux utiles à des chaînes industrielles stratégiques, notamment dans les semi-conducteurs.
Dès lors, un conflit régional prolongé cesserait d’être un épisode local pour devenir un accélérateur de pénuries globales. Énergie, production alimentaire, industrie technologique : tout serait touché de proche en proche. Dans cette perspective, la guerre au Moyen-Orient fonctionnerait comme un mécanisme de compression généralisée des dépendances mondiales. Le centre de gravité économique ne disparaîtrait pas pour autant, mais il se déplacerait.
Flux pétroliers en provenance du golfe Persique et de l’Asie du Sud-Est :

Sources : JP Morgan & Kepler
Faire basculer la dépendance du Golfe vers l’Amérique du Nord
Si l'approvisionnement en provenance du Golfe est affaibli, le monde ne manque pas mécaniquement de ressources ; il doit simplement se tourner vers d’autres réservoirs. Or les grandes masses de pétrole, de gaz et de capacités agricoles ne sont pas réparties au hasard. Le Canada, les États-Unis, une partie de l'Amérique du Sud, mais aussi la Russie, apparaissent comme des espaces capables d'absorber une partie du choc. Les régions les plus dépendantes aux importations (Europe, Japon, Corée du Sud, Inde, Chine, Australie) se retrouveraient alors sous une contrainte nouvelle : sécuriser leur accès à l’énergie, aux engrais et, plus largement, aux matières premières en dehors du Moyen-Orient.
Dans cette logique, les États-Unis n’auraient pas besoin de gagner la guerre pour en tirer avantage. Il leur suffirait que le conflit rende leurs ressources plus indispensables. Le bénéfice stratégique ne viendrait plus d’un empire chargé de protéger la circulation mondiale, mais d’une position de fournisseur incontournable dans un univers devenu plus fragmenté. L’idée n’est plus d’administrer la mondialisation, mais de profiter de sa désarticulation.
De l'empire financier à la forteresse productive
Dans cette idée, un modèle centré sur la finance, l'endettement, la consommation et la garantie militaire américaine du commerce mondial serait entré dans une phase d’épuisement. Dans cette lecture, les États-Unis ne peuvent plus durablement porter un système où ils financent la sécurité collective tout en voyant leur base productive se contracter et leurs déséquilibres internes s’aggraver.
Le projet attribué à Trump consiste donc à rompre avec cette architecture. Il ne s'agirait plus de préserver la Pax Americana, mais de rebâtir une puissance plus fermée, davantage ancrée dans l’industrie, les ressources, les chaînes manufacturières et la profondeur géographique du continent nord-américain. Les frictions avec le Canada, le Groenland, le Mexique, le Panama, Cuba (article sur le sujet) ou encore plusieurs pays latino-américains prennent alors un autre sens : non plus des saillies dispersées, mais les éléments d’une vision continentale cherchant à transformer l'Amérique du Nord en bloc autosuffisant.
Et si le monde entrait dans une période de conflits prolongés, de stress sur les ressources et de concurrence plus dure entre espaces géographiques ? Dans un tel monde, la puissance appartiendrait moins à ceux qui dominent les flux abstraits qu'à ceux qui contrôlent l’énergie, l’eau, l’alimentation, les capacités industrielles et les voies d'accès.
Le précédent russe : survivre à l'effondrement plutôt que sauver l’ordre
L’un des ressorts les plus importants de cette démonstration est la comparaison avec la Russie. Dans cette approche, Moscou n’aurait pas engagé la guerre en Ukraine uniquement pour des raisons tactiques ou défensives, mais dans le cadre d’une stratégie de long terme visant à préparer le pays à un monde plus instable. L’économie russe serait progressivement réorganisée autour de l’effort de guerre, de l’industrie d’armement, de la production de drones et d’une logique d’endurance.
La guerre deviendrait alors un outil de transformation nationale. Non seulement elle soutient une base industrielle, mais elle renforcerait aussi la cohésion politique, le récit national et la capacité d'un pays à se penser comme forteresse plutôt que comme acteur d’un marché global harmonisé. La Russie parierait ainsi sur une idée simple : lorsque l’ordre international se fissure, les sociétés les plus résilientes ne sont pas forcément les plus riches, mais celles qui restent cohérentes, armées, autonomes et capables d’exporter des ressources vitales vers des zones plus fragiles.
Si Moscou tente de traverser l'orage en consolidant un espace eurasiatique, les États-Unis chercheraient à faire de même à l’échelle nord-américaine. Les deux puissances n'auraient pas la même idéologie, mais elles partageraient une même intuition : le temps des ensembles ouverts cède la place à celui des blocs protégés.
Le retour brutal de la géographie
Cette lecture du monde accorde une place décisive à trois variables : l’énergie, l’alimentation et l’eau. Elles dessinent une carte de la stabilité future. Les territoires dotés de réserves importantes, de capacités agricoles robustes et d’une relative sécurité hydrique apparaissent comme les mieux armés pour absorber les crises. Ceux qui cumulent dépendance énergétique, tensions hydriques et vulnérabilités logistiques seraient au contraire exposés à des conflits plus nombreux.
Dans ce tableau, l’Amérique du Nord et la Russie ressortent comme des ensembles structurellement favorisés, tandis que l’Europe, le Moyen-Orient, plusieurs régions d’Afrique et certaines parties de l’Asie apparaissent plus fragiles. La Chine, elle, occupe une position ambiguë : vaste, puissante, mais insérée dans un environnement régional sensible, notamment sur la question de l’eau en amont de plusieurs grands bassins dont dépendent ses voisins.
Le message général est clair : la mondialisation a longtemps fait croire que la technique, la finance et les réseaux avaient relégué la géographie au second plan. En réalité, elle revient au centre avec brutalité. Quand les flux se grippent, les vieilles constantes réapparaissent : accès à la mer, contrôle des détroits, ressources enfouies, fertilité des sols, disponibilité de l’eau, profondeur territoriale.
Une politique du désordre assumé
Ce qui donne sa cohérence à l’ensemble, c’est l’idée que le chaos n’est pas un accident, mais un instrument. Une guerre ingagnable peut devenir rationnelle si son vrai but n’est pas la conquête, mais la réorientation des dépendances mondiales. Des tensions avec des alliés peuvent cesser d’être absurdes si l’objectif n’est plus de préserver une coalition, mais de rompre avec l’ancien système. Une politique jugée incohérente peut même paraître ordonnée dès lors qu’on la lit comme une stratégie de transition entre deux époques : celle de l’empire financier et celle de la forteresse continentale.
Encore faut-il accepter la prémisse de départ : le système mondial serait déjà condamné à se déliter. À partir de là, la question n’est plus de l’empêcher, mais de choisir qui subira la rupture et qui en tirera profit. Toute la thèse tient dans ce déplacement.
Tommy Douziech pour Zone Bourse
Publié le 02 avril 2026



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