Gaza, victimes civiles, antisémitisme et droit international
- mfellbom
- 3 mars
- 22 min de lecture

J’ai longuement hésité à publier ce papier, que j’ai terminé au moment où les israéliens et les américains commençaient à bombarder l’Iran, samedi dernier. J’avais passé quelques semaines à regrouper des analyses et des réflexions sur le sujet et j’ai finalement décidé de le publier malgré ces nouveaux évènements qui vont légitimement donner lieu à de nouveaux débats contradictoires. Le futur est en effet tellement imprévisible que l’actualité risque de diluer, pour un moment, l’histoire récente que je souhaitais partager avec vous. Je reviendrais sans doute sur la séquence que nous commençons à vivre, lorsque j’aurais un peu de recul.
Bien que ce soit un sujet difficile, je voudrais partager des réflexions sur le conflit israélo-palestinien, à un moment où on a l’impression que le calme semble être revenu au moins provisoirement dans la bande de Gaza, et surtout où le reste d’une actualité si dense a donc écarté le sujet. Nous avons tous suivi l’horreur des évènements du 7 octobre 2023 et leur suite terrible à Gaza.
Au-delà de la violence des évènements, celle des réactions à leur sujet m’a vraiment frappée par leur caractère unique et tout au long de la guerre qu’a livrée Israël à Gaza, je me suis demandé à quoi tenait l’ampleur de ces réactions par rapport à d’autres conflits actuels. Je n’ai jamais eu l’impression que la guerre de la Russie en Ukraine n’ait créé de réactions aussi passionnées en Occident, et surtout en Europe, malgré la proximité du conflit, pour ne même pas parler de la guerre et du déplacement de plus de 13 millions de personnes au Soudan depuis avril 2023.
Pour essayer de mieux comprendre la guerre à Gaza, et surtout d’avoir une vision avec plus de recul, j’ai combiné la lecture de différents livres et articles. J’en retiens surtout un très bon livre, « Tenir Tête », de Paul Audi, sur le conflit et l’antisémitisme exacerbé depuis.

Je me réfère aussi à ouvrage collectif très instructif dans la collection « Tracts » chez Gallimard, « Gaza. Face à l'anéantissement : Les savoirs de l'histoire. Les principes du droit »

J’ai évité le sujet du conflit israélo-palestinien jusqu’ici, non parce que je n’ai pas d’opinion dessus, mais parce que nous avons été pris dans un déluge d’informations et d’opinions extrêmement clivées et clivantes sur ce conflit.
J’ai donc attendu en espérant trouver des analyses avec suffisamment de recul pour pouvoir m’inspirer. « Tenir Tête », est donc un livre écrit par un philosophe français d’origine libanaise, Paul Audi. Voici ce qu’en dit le résumé-présentation :
« Choqués par le pogrom perpétré par le Hamas dans le sud d’Israël le 7 octobre 2023, et désemparés devant la riposte de l’armée israélienne à Gaza, deux amis français s’échangent des lettres dans lesquelles ils s’inquiètent de la recrudescence des actes et des discours antisémites partout dans le monde.
En tentant de faire passer leurs émotions par le tamis de la réflexion, ils témoignent des effets que le conflit israélo-palestinien a pu avoir sur des consciences non-partisanes et non-belliqueuses, qui souhaitent que la justice prévale, que les destructions de vies et de villes cessent, et que le calme revienne sur le terrain autant que dans les esprits.
Assumant la part de fiction que comporte son livre, Paul Audi fait le pari de se glisser dans la peau de ces deux témoins du présent qui n’auraient jamais imaginé que la passion antijuive reviendrait avec autant de force et de présence. Il remonte à la racine d’un mal ancien, jamais disparu, en particulier dans ce Moyen-Orient où les tensions identitaires sont les plus fortes. »
Bien que la toile de fond du livre soit le conflit en cours dans la bande de Gaza, le sujet reste celui de l’antisémitisme.
Parallèlement, j’ai essayé d’extraire des principes de droit de l’ouvrage collectif que j’ai cité plus haut, afin de baser les réflexions davantage sur un contexte de droit plutôt qu’un contexte éthique ou moral, en supposant que la question du droit diminue dans une certaine mesure la dose d’affect très importante qu’appelle ce conflit.
Je suis aussi atterré par les massacres et les exactions du 7 octobre par les terroristes du Hamas, qui par la suite se réfugient des bombes derrière leur propre peuple, que par l’ampleur des représailles qui ne sont pas dignes d’un pays aussi développé qu’Israël. Celles-ci n’auraient sans doute jamais été aussi extrêmes de violence sans un pouvoir israélien ne tenant debout que grâce à une extrême droite minoritaire, radicale et violente, à voir le comportement de ses colons en Cisjordanie par ailleurs. On ne peut s’empêcher de constater que nous sommes dans une logique d’éradication ou de déplacement (mais vers où ?) d’un peuple.
Le temps que j’écrive cette introduction, l’actualité nous a de nouveau rattrapé, avec l’attaque conjointe d’Israël et des Etats-Unis sur l’Iran, mais, bien que ces affaires soient connectées, je n’essaierais pas dans ce papier de les lier.
Les citations entre guillemets dans le texte réfèrent à des passages de la correspondance par lettres des deux amis en question ci-dessus. Mes commentaires sont en italique ci-dessous.
Enfin, pour ceux qui cherchent un rappel ou une meilleure compréhension de l’histoire de ce conflit, je vous recommande le livre de Georges Bensoussan, « Les Origines du Conflit Israélo-Arabe (1870-1950) »
Dans son introduction, je pense que Paul Audi résume bien l’état d’esprit de la plupart d’entre nous, ainsi que les tenants et les aboutissants de ces évènements :
« Au moment de rendre ce livre à l’éditeur (mai 2024), je ne cacherai pas que j’ai perdu pas mal de mes illusions. Je ne suis plus sûr de rien. Si j’ai été, comme beaucoup de monde, plus qu’horrifié par le terrorisme palestinien qui s’est sauvagement attaqué aux Juifs d’Israël, mais pas seulement, je reste, comme encore plus de monde semble-t-il, désemparé devant les conséquences humanitaires des décisions militaires israéliennes, c’est-à-dire le bombardement massif de la bande de Gaza, où ceux qui ne sont pas déjà morts n’ont plus de foyer.
Des dizaines de milliers de morts palestiniens, un gouvernement israélien absolutiste, un sempiternel double jeu chez les politiques palestiniens, un éternel double langage chez les politiques arabes, une classe politique palestinienne et une autre israélienne qui sont toutes les deux usées jusqu’à la corde et n’ont plus de crédibilité, un blanc-seing accordé aux terroristes par la jeunesse mondiale, un tribunal international qui donne le sentiment d’être partial jusque dans son impartialité, un cabinet de guerre israélien à la fois opaque et divisé, une société israélienne traumatisée par un pogrom sans précédent et craignant d’appartenir à un État paria, et cet État lui-même obligé de se défendre contre une pléiade d’États voyous, une société palestinienne traumatisée, qui ne sait plus à qui confier les rênes de son avenir, des bavures militaires terribles en veux-tu en voilà, un Occident partagé entre l’incurie et l’impéritie, une multiplication vertigineuse d’actes antisémites de par le monde, voilà qui n’est pas du tout propice à générer de l’espoir. »
A partir des sources que j’ai citées plus haut (Gaza. Face à l'anéantissement), posons les faits :
• Sur les actes terroristes du Hamas le 7 octobre 2023 et la réaction israélienne
Afin d’éviter, d’une part de retracer des évènements que tout le monde connaît, et, d’autre part de partir sur un niveau de débat trop subjectif, je vous propose de poser ce dernier sous l’angle des principes de droit, avec l’appui de professeurs de droit ayant contribué à l’ouvrage collectif cité plus haut.
o Les principes du droit par Evelyne Lagrange, professeur de droit public à Paris Sorbonne
Survenues au cours d’une occupation illicite selon la Cour Internationale de Justice (CIJ, avis, 19 Juillet 2024), les attaques du 7 octobre – et la détention des otages – ne sont pas excusables par le droit de résistance du peuple palestinien qui ne peut s’exercer que dans le respect du droit international humanitaire. Les qualifier de « terroristes » dit bien l’horreur des actes mais il s’agit aussi, plus précisément de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité, voire d’actes génocidaires.
Par ailleurs, la guerre à Gaza s’inscrit dans un contexte de violation continue du droit du peuple palestinien à l’autodétermination et d’occupation de Gaza (ou de contrôle à distance à partir de 2005). Si Israël avait le droit et le devoir de protéger sa population (CIJ, avis, 9 Juillet 2004, § 141), c’était en sollicitant le Conseil de sécurité de l’ONU ou en exerçant son droit de légitime défense pour repousser les attaques, compte tenu du droit à l’autodétermination et du principe de proportionnalité. Des divergences persistent sur celui-ci, mais à Gaza, le doute n’est plus permis sur le caractère démesuré, donc illégal, de la riposte israélienne.
Ainsi, un lourd faisceau d’indices laisse penser qu’ont été commis à Gaza des actes que les crimes du Hamas, la légitime défense ou la nécessité militaire ne peuvent excuser : crimes de guerre, crimes contre l’humanité voire annonciateurs ou constitutifs d’un génocide. À ces « atrocités de masse » s’ajoutent encore des détentions arbitraires possiblement assorties d’actes de torture et diverses autres violations du droit international des droits de l’homme.
o Le principe de distinction par Marina Eudes, professeur de droit public à Paris Nanterre
Le principe de distinction interdit à tout belligérant de s’en prendre à un civil sauf si celui-ci participe directement aux hostilités, devenant ainsi une cible militaire légitime le temps de cette participation. Or, les membres du Hamas ont tué, blessé, violé, pris en otage et maltraité des centaines de civils, méconnaissant cette règle fondamentale ainsi que le principe d’humanité irriguant tout le Droit International Humanitaire (DIH).
D’un autre côté, Tsahal bombarde régulièrement Gaza sans respecter les principes de distinction, de proportionnalité et de précaution dans l’attaque. L’attaquant doit prendre toutes les mesures de précaution possibles afin d’éviter, ou de réduire au minimum, de tels dommages. Or, le surpeuplement et l’enclavement de Gaza sont tels qu’aucune opération militaire ne semble pouvoir respecter ces règles et qu’elle ne devrait donc même pas être envisagée.
Les civils palestiniens sont ainsi les principales victimes du conflit du fait d’attaques qui soit les ciblent directement, soit aboutissent à la destruction des structures de santé, des outils et récoltes agricoles et des biens indispensables à leur survie. Or ces infrastructures et denrées, également protégées par le principe de distinction, leur destruction volontaire constitue un crime de guerre.
Comme puissance occupante, Israël doit, au profit de la population civile, garantir le fonctionnement des établissements et services médicaux et hospitaliers, ainsi que la santé et l’hygiène publiques ; assurer un approvisionnement suffisant en vivres et produits médicaux ; accepter et faciliter les actions de secours menées par des organismes humanitaires impartiaux (art 55, 56 et 59 de la IVe Convention de Genève). Or, les autorités israéliennes méconnaissent ces obligations, voire utilisent la famine comme tactique de guerre, ce qui constitue un crime de guerre (Recueil de Droit international humanitaire coutumier).
o Faits constitutifs de crimes contre l’humanité par Anne-Laure Chaumette, professeur de droit public et Thibault Fleury-Graff, directeur du Master 2 en Droit International Public à Paris Assas
La plupart des actes commis par le Hamas sont des meurtres, voire des actes d’extermination compte tenu de leur caractère massif, des actes de torture ou encore de viols et mutilations sexuelles (Représentante spéciale des Nations Unies sur la violence sexuelle dans les conflits, 6 mars 2024). Le mandat d’arrêt délivré par la CPI à l’encontre du chef du Hamas, Mohammed Diab Ibrahim Al-Masri, avant d’être retiré suite à son décès, retenait ces quatre infractions constitutives de crimes contre l’humanité.
De l’autre côté, depuis le retrait de l’armée israélienne en 2005, les civils gazaouis dépendent à hauteur de 80% de l’aide extérieure pour accéder aux ressources essentielles. En restreignant l’accès à l’eau, en fermant les points de passage, en interdisant du 2 mars au 20 mai 2025, la livraison de vivres, Israël ne pouvait pas ignorer qu’ils seraient en danger de mort. L’importante dénutrition et déshydratation des Gazaouis conduisant à leur mort est dès lors qualifiable de meurtre constitutif de crimes contre l’humanité. De plus, la non-livraison de médicaments a conduit à ce que les blessés et malades palestiniens soient opérés sans anesthésie, entraînant des souffrances caractéristiques d’actes inhumains. Ces deux crimes s’accompagnent de violations des droits à la vie et à la santé des Gazaouis du seul fait qu’ils sont Palestiniens, ce qui constitue autant d’actes de persécution.
Ces trois qualifications ont été retenues dans les mandats d’arrêt de la CPI visant Benyamin Netanyahou et Yoav Gallant. Deux autres crimes pourraient aussi ressortir des faits : l’extermination et la déportation forcée.
En mai 2025, Benyamin Netanyahou a exposé le plan de prise de contrôle de Gaza venant compléter la création de l’Autorité d’émigration, chargée de superviser le déplacement forcé des Palestiniens et en juillet 2025, Israël Katz a annoncé la création d’une « ville humanitaire » où les Gazaouis seraient tous réunis et de laquelle ils ne pourraient pas sortir sauf pour émigrer. La réalisation d’un tel projet serait sans nul doute un déplacement forcé constitutif de crimes contre l’humanité.
Du point de vue de vue du droit, il est clair que les responsabilités sont partagées
Examinons une raison essentielle dans l’histoire pour laquelle un État palestinien n’existe toujours pas et pourquoi le timing de l’attaque du Hamas n’est pas le fait du hasard.
• Petit retour sur l’histoire
« Aucun des gouvernements arabes de l’époque n’a voulu du plan de partage de la Palestine proposé en 1947. Et aucun de ces pays prétendument fraternels ne voulait d’un État arabe pour les Palestiniens, voisin d’un État juif de Palestine. Or l’État proposé aux Arabes de Palestine aurait été créé sur 44% du territoire de la Palestine mandataire. (Dix ans plus tôt, le plan Peel, lui, aussi immédiatement rejeté par toutes les parties, prévoyait de donner aux Arabes 83% du territoire mandataire et 17% à la population juive.) Rappelons que si, à l ‘époque, les dirigeants arabes ont refusé cet arrangement, malgré les avantages territoriaux considérables dont les Arabes de Palestine auraient pu bénéficier du fait de leur nombre (il n’était d’ailleurs pas encore question d’une nation palestinienne au sens strict), c’est parce qu’ils ne pouvaient pas concevoir que sur cette terre des Juifs puissent acquérir une autonomie complète. »
• Le 7 Octobre 2023, un hasard de calendrier ?
« Si le Hamas a attaqué Israël le 7 octobre 2023, c’est parce que la signature par l’Arabie Saoudite des accords d’Abraham était imminente. Il fallait donc les torpiller au plus vite. Tous les commentateurs sont d’accord là-dessus. L’enjeu est en effet fondamental : la signature des accords par l’Arabie Saoudite ne pourrait que priver le projet de destruction d’Israël de sa condition de possibilité. En effet, aux yeux des Frères musulmans, qui sont interdits de séjour en Arabie, l’existence d’Israël, et la présence « impure » des Juifs sur ce sol en particulier, font obstacle à un projet plus général : la sanctuarisation de la terre d’Orient par la lutte contre les mécréants dans toute la région, à commencer, bien sûr, par ce territoire – sacré en raison de la présence de lieux saints – qui s’étend du Jourdain à la Méditerranée. De plus, pour atteindre son but, qui dépasse largement les frontières d’Israël, le Hamas a toujours été prêt à sacrifier l’idée d’un État palestinien autonome, voisin de l’État juif. Il préfère donc qu’il n’y ait pas d’État du tout plutôt qu’un État arabe jouxtant un territoire « souillé » par les Juifs. »
Il s’ensuit une nécessaire mise au point sur le Hamas.
• Les Palestiniens et le Hamas
« Pour survivre, la société palestinienne pense nécessaire de fermer les yeux sur la réalité du Hamas. Quelle réalité ? Deux mots de rappel. Le Hamas est un mouvement fondamentaliste fondé à Gaza par les Frères musulmans. C’est la seule organisation dite de « résistance », c’est-à-dire de conquête, qui ne comporte pas le nom de Palestine dans sa désignation acronymique (le nom Hamas évoque les initiales de mots traduisibles par « mouvement de résistance islamique »). En effet, la question palestinienne est secondaire par rapport à la question de l’expansion de l’islam et de la domination que ce mouvement bicéphale (politique et militaire) aspire à exercer sur l’ensemble du monde musulman. Son mode opératoire est radicalement antidémocratique (il ne tolère pas le pluralisme politique ; il se méfie des élections) et terroriste (il s’en prend aux populations civiles). Mais il ne se limite pas à terroriser les civils israéliens en lançant des roquettes aveugles sur les villes : il terrorise aussi les habitants de Gaza en leur arrachant de force leur soutien, les prive de leurs droits démocratiques (on n’y organise plus d’élections), et en appliquant la charia de manière intransigeante. Promulguée en 1987, la charte du mouvement énonce clairement son objectif théologico-politique : détruire l’État d’Israël, ce qu’il cherche à faire par des exactions génocidaires répétées, et fonder un État palestinien islamique « du fleuve à la mer » (article 2), dont la vocation à plus long terme est de s’étendre à l’ensemble du monde arabe.
(…) L’adversaire est désigné dans l’article 12 comme « l’ennemi qui piétine la terre des musulmans». Pour préciser la cible, la charte s’appuie sur un hadîth (#3398), qui désigne le meurtre des Juifs comme une nécessité, le Juif étant, sinon dans son existence, du moins dans son affirmation de soi (c’est-à-dire dans sa volonté de rester Juif et donc de ne pas se soumettre à Allah) une agression contre la foi musulmane. »
Le Hamas a donc enterré la cause palestinienne dès le premier jour, son objectif étant exclusivement le triomphe de la fraternité musulmane et l’instauration d’un califat régional. »
D’ici, on en vient à poser la question de la haine d’Israël, conséquence de l’histoire de la région et plus profondément de celle des Juifs. Et dans la foulée, de questionner le « We are all Hamas » des campus américains…
• De la haine d’Israël
« Pour un grand nombre de Palestiniens et d’Arabes, comme pour beaucoup de pro-palestiniens dans le monde, la nécessité de détruire un État, rebaptisé par certains d’entre eux « entité sioniste », pour en créer un autre, appelé Palestine, fait figure d’évidence. Une évidence qui transparaît jusque dans le slogan scandé à l’envi par des foules émotives qui ne savent pas très bien de quoi elles parlent : « Free Palestine from the river to the sea!» Lorsque, pour les opinions mondiales, l’irréalisme devient la composante numéro un du discours politique, et que, de plus, ce discours se nourrit de fantasmes de destruction et d’objurgations génocidaires, on peut légitimement s’inquiéter de l’état mental de notre humanité.
Quoiqu’en disent les Palestiniens eux-mêmes qui sont naturellement gênés aux entournures, l’absence de résolution du problème palestinien est l’éternel prétexte dont se saisissent les islamistes et les fondamentalistes musulmans pour raviver la flamme de leur antijudaïsme primaire. La haine (fondée sur des considérations religieuses) d’abord, la « cause » (basée sur des enjeux politiques) ensuite. »
• « We are all Hamas »
« Cette identification entendue sur les campus américains en 2024 n’est pas aussi surprenante qu’il n’y paraît. Si « Nous sommes tous le Hamas », ce n’est pas parce que nous adhérons aux valeurs que ce mouvement défend : la charia, la persécution des homosexuels, l’adoration d’Allah, etc. Non, « Nous sommes tous le Hamas » en dépit de tout ce qu’est le Hamas ! S’il en est ainsi, si « nous » sommes ainsi, c’est parce que nous partageons avec lui, sur un point, sur un seul, appelé « les Juifs », la même vision. Cette vision est le ciment de l’identification. Qu’est-ce que cela signifie ? Le Hamas fait l’éloge des Protocoles des Sages de Sion, son unique référence culturelle. Mais de quoi s’agit-il dans cette machination qui parle d’une machination ? D’un complot juif pour la domination du monde. Selon ce texte, cette domination repose sur les structures sociales de l’Occident, sur son système de valeurs, sur ses schémas de pensée, sur les leviers de pouvoir qu’il s’est créé, etc. N’est-ce pas à quelques détails près ce que les Occidentaux, dans leur accomplissement du nihilisme, ont décidé de remettre en question ? Il s’ensuit que le complot, pour réussir, a besoin de tout ce qui sert de chef d’accusation dans le procès de l’Occidental : l’argent, la force, la race blanche, le capitalisme, le militarisme, l’impérialisme, le colonialisme, le racisme, l’universalisme, le deux poids deux mesures… Soit toutes les vieilles rengaines antisémites auxquelles on a récemment redonné vie et qu’on réunit désormais en un seul mot, devenu litanie, à la manière dont les fleuves se rejoignent dans la mer : « sionisme ». »
L’effet direct du conflit à Gaza est la résurgence au niveau mondial, mais essentiellement en Occident de l’antisémitisme. « Tenir Tête » développe le sujet de façon constante. Voici ce que j’en ai retenu d’essentiel :
• Antisémitisme
« La judéophobie refait surface partout dans le monde, y compris en Europe et aux Etats-Unis, où elle était censée avoir disparu. Les accusations, alimentées par les élucubrations et les associations d’idées qui forment la monnaie du mensonge, semblent être restées totalement intactes, comme si le train de l’Histoire n’était jamais passé par là.
Le 26 décembre 1887, Nietzsche décide de dire à sa sœur et à son mari, tous deux antisémites fanatiques, qu’il ne veut rien avoir à faire avec eux et qu’ils sont en train de lui faire du tort, à lui comme à ses écrits, ne serait-ce qu’à cause du nom de famille qu’il partage avec sa sœur. A celle-ci, il écrit « (…) c’est pour moi une question d’honneur que d’observer envers l’antisémitisme une attitude absolument nette et sans équivoque, savoir : celle de l’opposition, comme je le fais dans mes écrits. »
Aux Etats-Unis, dans les années 1930, alors que la crise économique faisait rage, on était antijuif parce que les Juifs étaient assimilés à de vilains capitalistes ; vingt ans plus tard, en pleine guerre froide, on l’était parce que les Juifs étaient assimilés à des sympathisants communistes ; aujourd’hui, on est antijuif parce que les Juifs sont soupçonnés de soutenir Israël. On trouve toujours une justification à sa haine, car sans elle on aurait honte. Honte de son envie, de son ressentiment, de sa rage impuissante. Et cette justification est toujours plus ou moins étroitement liée à ce qui, sur le moment, met le monde en crise.
Sartre, dans « Réflexions sur la question juive » présente l’antisémite comme quelqu’un qui n’éprouve jamais le besoin de démontrer à quiconque le bien-fondé de son jugement ou, pour mieux dire, de ses préjugés. On comprend pourquoi : non seulement ce préjugé est le fruit d’une croyance, et non d’un savoir, mais l’idée préconçue qu’il se fait des Juifs (…) est une idée qui ne lui appartient pas, pas plus qu‘elle n’est issue de son expérience personnelle. C’est une idée dont il n’est ni l’auteur ni l’initiateur et qui, de plus, le dépasse complètement. Et s’il nie toujours en être à l’origine, c’est à cause de sa conviction que c‘est justement dans la mesure où il n’en est pas à l’origine qu’elle prouve sa véracité, son objectivité et son universalité. Le philosophe conclut que : « si l’antisémite est, comme chacun l’a pu voir, imperméable aux raisons et à l ‘expérience, ce n’est pas que sa conviction soit forte ; mais plutôt sa conviction est forte parce qu’il a choisi d’abord d’être imperméable. »
Comme l’a écrit récemment l’historien Noah Feldman, il importe de tenir compte du fait que, « pour mettre l’accent sur le récit des Juifs en tant qu’oppresseurs, le nouvel antisémitisme (dont nous sommes contemporains) doit aussi, d’une manière ou d’une autre, éluder non seulement deux millénaires d’oppression juive, mais aussi l’Holocauste, le plus grand meurtre organisé et institutionnalisé d’un groupe ethnique dans l’histoire de l’humanité. À l’extrême droite, les antisémites nient que l’Holocauste ait eu lieu ou affirment que sa portée a été exagérée. À l’extrême gauche, on affirme que les Juifs utilisent l’Holocauste comme arme pour légitimer l’oppression des Palestiniens. »
Pour que les choses soient bien claires dans ce contexte si violent, il faut rappeler, bien que ce soit évident pour la plupart d’entre vous qui lisez ces lignes, quelques principes sur l’islamisme.
• Islamisme
« Les islamistes ont une conception particulière de l’islam, loin d’être partagée par l’ensemble des croyants. L’islam est tolérant et paisible, mais les islamistes ne croient ni à la tolérance, ni à la paix.
Dans la mesure où l’islamisme a besoin d’affirmer son identité politique en se dressant contre toutes les autres identités politiques qui l’entourent (à commencer par celles qui lui font concurrence au sein de l’Islam), dans la mesure donc où le djihad lui est consubstantiel, peu de gens – même parmi les musulmans les plus éclairés et les plus pacifiques – croient que l’islam pourra s’engager un jour dans un véritable aggionamento. Par aggiornamento, entendons une profonde rénovation théologique qui, par des moyens spirituels et herméneutiques, serait capable de priver de leur pouvoir normatif les versets du Coran et les passages des hadîth dans lesquels la vindicte antijuive est clairement signifiée, c’est-à-dire prescrite. Le pessimisme de Paul Audi s’enracine à cet endroit, ignoré des uns, tabou pour les autres. »
Revenons-en maintenant à la situation du peuple palestinien, en citant un extrait d’une contribution dans l’ouvrage collectif cité plus haut, écrit par Raymond Kévorkian, un historien français d’origine arménienne.
• Sur le traitement infligé à la population palestinienne
Le traitement infligé à la population palestinienne de Gaza n’est pas sans rappeler les mécanismes observés dans d’autres violences de masse, dont l’objectif prioritaire est la rupture du lien entre l’individu et sa terre, premier acte visant à la disparition du groupe. La destruction systématique des infrastructures éducatives et de santé ne laisse guère de doute sur les intentions de l’occupant qui prive l’ensemble de la population de services élémentaires. Il en est de même de la stratégie de famine organisée et de la destruction méthodique du bâti et des infrastructures assurant les besoins en eau et en électricité. Le processus visant à rendre la bande de Gaza invivable est déjà bien avancé. Le survivants, devenus des êtres errants sans foyers, expédiés d’un point à l’autre de la bande de Gaza, perdant tout repère, sont déracinés, déshumanisés, précipités vers leur disparition. Pour toutes les violences de masse, l’exclusion passe par un contrôle du territoire, l’impossibilité pour les familles de s’ancrer. Ce que l’on qualifie de déplacements sous des motifs divers et fallacieux, n’est rien d’autre qu’une déportation. Outre le sol, l’exclusion prend une forme économique et sociale. La victime est condamnée à mendier sa survie, tandis que ses biens immobiliers sont détruits, son activité professionnelle annihilée, ses ressources matérielles taries et sa terre rendue impropre à son exploitation. Sous des formes plus progressives, mais constantes, cette même logique est à l’œuvre en Cisjordanie.
Rien ne peut justifier un tel traitement de civils, pas même la lutte contre la présence du Hamas, qui n’ont prospéré que parce qu’ils baignaient dans un environnement socio-économique catastrophique et sans aucune perspective d’amélioration.
Amener une société à sa disparition aura un impact profond sur la nation israélienne et son avenir, tant au plan juridique et international qu’historique et moral.
Dans « Tenir Tête », Paul Audi écrit sur ce sujet et pose le (nouveau) problème existentiel qui en découle pour Israël :
« Le peuple palestinien a le droit à l’autodétermination. Mais il en a surtout le devoir, en ce sens qu’il doit commencer par ne plus confier son destin à des puissances tutélaires (Arabie saoudite, Turquie, Iran, Etats-Unis, Russie, etc.), ces tuteurs étrangers ne faisant que l’instrumentaliser et l’entraîner – depuis au moins trois quarts de siècle – dans un drame dont on ne voit toujours pas la fin.
D’un autre côté, il est tout aussi évident qu’Israël a besoin de clarifier son Idée, c’est-à-dire ce qu’il défend en défendant son existence. C’est la seule façon de donner un contenu univoque, audible par notre époque, au mot « sionisme », et de couper l’herbe sous le pied de tous ceux qui s’en servent comme d’un chef d’accusation.
La guerre sainte a été déclarée depuis longtemps à un pays qui a peut-être commis l’erreur, sur le plan social et culturel, de ne pas vouloir y croire. De sorte que toute la question pourrait se résumer de la façon suivante : si, pour des raisons religieuses et politiques (l’hostilité de l’environnement) et pour des raisons spirituelles (le sens de la filiation juive), Israël ne peut prétendre à être un État comme les autres, comment pourra-t-il, sur le long terme, affirmer sa volonté souveraine là où sa sécurité et sa prospérité dépendent des équilibres internationaux ? »
Dans ce contexte, la démesure de la riposte israëlienne dans la bande de Gaza est liée non seulement au principe des torts infligés aux civils palestiniens, mais aussi au décompte des victimes.
• Le nombre de victimes délégitime-t-il Israël ?
« Lorsqu’un nombre extrêmement élevé, exorbitant, scandaleux, de morts à Gaza et ailleurs, résulte d’une guerre militairement asymétrique comme celle que mène actuellement Israël, est-ce que cela ne finit pas par délégitimer sa « guerre juste » ? Et dans la foulée de cette grave question, l’auteur cite Henri Bergson qui a écrit dans Les Deux Sources de la morale et de la religion : « Quand la quantité change, ce n’est plus la même qualité ».
« C’est effectivement le problème du moment. Mais c’est aussi un problème inactuel, car fondamental. La quantité, quand elle s ‘applique aux victimes de la guerre, ne peut que nous concerner au plus vif de notre humanité, et ce d’autant plus qu‘elle peut contribuer à déréaliser le conflit. C’est ce que le romancier espagnol Javier Mariás a pointé du doigt lorsqu’il écrit ceci : «Tel est un des effets pervers de la quantité que plus il y a d’aberrations ou de bassesses, moins elles paraissent aberrantes ou basses, et plus il est difficile de les différencier. La quantité achève la plus grande des perversions, car elle minimise la gravité du très grave, c’est pour cela qu’on ne compte plus les pertes pendant les guerres, ou du moins on ne les compte plus tant qu’elles durent et que les morts continuent à tomber. Parfois aussi les responsables prolongent inutilement leur guerre pour une raison précise : éviter que l’on se mette à compter les morts qu’on leur mettra sur le dos. »
Personnellement, et c’est un des sujets qui me travaillent le plus dans ce conflit, et que je trouve à vrai dire insupportable, c’est la notion selon laquelle une vie d’un côté en vaut dix, cent ou mille de l’autre.
Les Etats-Unis ne lâcheront jamais Israël, nous le savons bien. Par contre, le seul optimisme qu’on pourrait éventuellement revendiquer, vient du fait que l’administration américaine actuelle, qui a délivré un blanc-seing total au gouvernement Netanyahou, ne restera pas en place éternellement. Il faudra en effet une attitude beaucoup plus ferme des américains sur ce qu’ils tolèrent ou non de la part des israéliens dans la région pour envisager un retour vers le calme et la paix.
Paul Audi conclut par un constat sans équivoque sur le fait que ce conflit revêt un caractère essentiellement religieux du côté non seulement du Hamas mais aussi de l’extrême droite israélienne, qui ne laisse pas espérer de solution « humaine » positive à court terme. Enfin, un dernier mot de la part de Bruno Cotte, membre de l’Institut, citant Albert Camus, rappelle que seul un retour du respect du droit international pourra redonner un cadre nécessaire à l’apaisement et à une solution au conflit.
• Réactions vis à vis du conflit
« En termes de réactions, ceux qui se réfugient systématiquement dans l’éloge des uns et le blâme des autres, ou dans l’accusation des uns et la défense des autres, semblent n’avoir toujours pas compris que cette attitude, pour autant qu‘elle juge de haut ou de loin, ne mène à rien. Accessoirement, elle révèle à quel point, à gauche comme à droite, au Nord comme au Sud, à l’intérieur comme à l’extérieur, tous ceux qui se disent concernés par la guerre actuelle prennent des vessies pour des lanternes, c’est-à-dire du religieux pour de la politique, et de la haine pour de la résistance, quand ils n’en concluent pas déjà, pessimistes en diable, que la guerre va durer longtemps, très longtemps, jusqu’à ce que plus personne ne soit en mesure de s’en prendre à son voisin. Si donc, au Moyen-Orient, quelque chose venait à briser la roue du malheur, ce serait, sinon un miracle, le triomphe du génie humain – au sens à la fois anthropologique et moral du mot « humain ».
• Sur la Défense du Droit et de la Liberté par Bruno Cotte, membre de l’Institut, ancien président de chambre de jugement à la CPI
L’activité soutenue des tribunaux pénaux internationaux pour l’ex-Yougoslave et le Rwanda au tournant des années 1990-2000 illustra parfaitement le rôle que doit jouer le droit lorsque, perdant de vue le respect d’engagements que l’on croyait acquis, se commettent de nouveau des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité ou des génocides.
D’autres conflits, ne suscitant malheureusement que des réactions modérées, avaient certes éclaté au fil des ans mais la guerre de Gaza, succédant à l’agression de la Russie contre l’Ukraine, est venue nous rappeler de façon paroxystique que l’emprise du droit demeure bien fragile et que les engagements pris solennellement peuvent devenir bien vite chiffons de papier.
Albert Camus lançait cet appel prémonitoire le 10 novembre1956 lors de l’insurrection hongroise contre le joug soviétique : « la faiblesse des Nations Unies, et leurs divisions, nous amène peu à peu à la Troisième guerre mondiale, qui frappe déjà à nos portes. Elle frappe et elle entrera si, partout dans le monde, la loi internationale ne s’impose pas pour la protection des peuples et des individus. « Oui, redonnons vie à la loi internationale et, plus encore, respectons-la ».
Malheureusement, les évènements de ces derniers jours, avec l’attaque d’Israël et des Etats-Unis sur l’Iran, ne présagent pas d’une amélioration à venir sur le respect du droit international. Enfin, pour rappeler que dans une situation où Israël est sans contestation possible en situation de force grâce au grand frère américain, c’est à ce pays qu’incombe la nécessité de proposer une solution future, comme le disait Mendès-France en 1976 déjà.
« Israël doit créer une situation nouvelle, faire pour cela un geste significatif, faire sauter le verrou qui bloque tout. Vous savez ce que devrait être ce geste : dire aux Palestiniens qu’on n’entend pas faire obstacle à leur liberté et à leur droit », Pierre Mendès-France, 17 mai 1976



Je ne suis pas Juif. Mais je suis sioniste. Je ne l’ai pas toujours été. Et mes références intellectuelles, mon rapport à l’existence de l’État d’Israël ont évolué avec les grandes phases de la conjoncture au Proche-Orient, mais sans doute à l’opposé des positions occidentales les plus courantes, c’est à dire celles du progressisme qui domine la vie intellectuelle depuis 50 ans. La succession des évènements au Proche-Orient, le pogrome du 7 octobre, la guerre à Gaza, ses répercussions à l’international et en particulier en France m’ont ainsi amené à revisiter ma relation à Israël et à la question du sionisme. C’est ce parcours que je livre ici.
(NB : ici, j’invite le lecteur à prendre connaissance en fin d’article…
Le fond l'emporte sur le timing.