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L'Europe doit se réveiller.

Dans un entretien avec Marc Semo du Monde, l'historienne française Nicole Gnesotto estime que l'Europe doit passer d'un pacifisme structurel à un réarmement massif. Elle considère que l'Union européenne doit « intégrer les contraintes géopolitiques au sein même du marché » et propose plusieurs scénarios pour son avenir.


Dans un monde en proie au chaos, l’historienne Nicole Gnesotto, spécialiste des questions européennes, notamment de sécurité, et vice-présidente de l’Institut Jacques-Delors, analyse dans son ouvrage Choisir l’avenir, dix réponses sur le monde à venir, les défis posés par cette nouvelle situation. Docteure en littérature, membre du comité de rédaction de la revue Esprit, professeure titulaire de la chaire Union européenne au Conservatoire national des arts et métiers, elle est l’auteure de nombreux ouvrages, dont L’Europe : changer ou périr (Tallandier, 2022), préfacé par l’ancien président de la Commission européenne, Jacques Delors (1925-2023).


Peut-on « choisir l’avenir », selon l’expression que vous utilisez dans le titre de votre ouvrage ?


En tout cas, on peut s'interroger sur cette fatalité du pire qui semble s'imposer partout. Nous vivons avec le sentiment que tout va de mal en pis, que les États n'ont plus la mainmise sur grand-chose et que des catastrophes nous guettent. La géopolitique mondiale alimente cruellement cette angoisse. Les perspectives économiques sont plus que sombres en Europe – à peine 1 % de croissance attendue en 2025 – et même sombres dans notre pays. Le réchauffement climatique nous menace comme la fin du monde. Et si l'on ajoute à cela l'inquiétude, certes lointaine, que suscite l'intelligence artificielle pour nos libertés, l'avenir ressemble davantage à un film catastrophe qu'à une scène maîtrisée.

À une nuance près : plus des trois quarts de l’humanité ne partagent pas notre pessimisme, bien au contraire. Depuis que la mondialisation a unifié le marché mondial au début des années 1990, les 7 milliards d’êtres humains qui ne font pas partie du monde occidental la perçoivent avant tout comme une aubaine, et non comme une catastrophe. Autrement dit, ce nouveau monde perturbe notre confort d’Occidentaux, mais il ouvre d’immenses perspectives de prospérité et de liberté à la Terre entière. En l’oubliant trop souvent et en nous croyant toujours au centre de l’univers, nous nous préparons à des lendemains encore plus difficiles.


Jamais le destin de l'Europe n'a paru aussi incertain. Pourquoi ?


L’évolution de la mondialisation joue contre l’Europe. L’Union, si juridique, si sage, si pacifique, si humaniste, peine à comprendre et plus encore à maîtriser ce contexte de violence et de chaos global. C’est là un des développements majeurs de la construction européenne : sa dynamique ne provient plus d’elle-même, mais de l’extérieur. En réalité, l’Europe n’est rien d’autre qu’un immense effort collectif pour réagir aux chocs venus d’ailleurs.

Aujourd'hui, l'Union européenne doit gérer un cycle de vulnérabilités : sa sécurité est menacée à l'est par la frénésie guerrière du président russe Vladimir Poutine, et à l'ouest par la politique américaine imprévisible. Son économie exige une intensification du commerce mondial et, simultanément, un protectionnisme stratégique difficile à mettre en œuvre. Sa démocratie est ébranlée de l'intérieur par la montée des populismes et des partis d'extrême droite, alimentée par la crainte, au sein des classes moyennes, de l'immigration et d'une possible dégradation sociale.

Et, pour ne rien arranger, l'Europe doit s'élargir pour inclure une dizaine de nouveaux pays, dont l'Ukraine, alors que ses institutions peinent à s'adapter et que l'opinion publique est réticente à de tels bouleversements. C'est un défi de taille. Des centaines de milliards d'euros seront nécessaires, bien au-delà des maigres ressources du budget européen. Rien ne garantit que la gouvernance actuelle de l'Union, issue des élections de juin, soit à la hauteur de ces enjeux.


Comment peut-elle réagir lorsque ses fondements philosophiques – la paix, la richesse par le commerce – sont ébranlés ?


Au début de la mondialisation, l'Europe a triomphé. Jusqu'aux années 2000, décennie qualifiée de « mondialisation heureuse », les Européens avaient le sentiment d'avoir raison : le commerce universel, l'interdépendance des États, des finances et des marchés, l'ouverture comme principe fondamental de prospérité, feraient du modèle d'intégration européenne la recette d'un monde futur plus riche et pacifié.

Cependant, la crise de la mondialisation, amorcée au milieu des années 2000, a remis en question ces certitudes européennes. C’est une Europe totalement désorientée qui lutte aujourd’hui face à la guerre en Ukraine, aux offensives commerciales chinoises et à l’incertitude américaine. Ce ne sont plus la paix, la démocratie et le libéralisme, mais la guerre, le populisme et le protectionnisme qui constituent désormais les piliers du paysage européen. D’un pacifisme structurel, l’Europe doit donc passer à un réarmement solide, d’un atlantisme atavique à la construction de sa souveraineté stratégique. Loin d’un libéralisme parfois qualifié d’ultra-libéral, elle doit désormais intégrer les contraintes géopolitiques au sein même du marché et envisager une dose de protectionnisme, en contradiction avec ses principes d’ouverture et de libre concurrence.


Ces révolutions nécessaires ne se produiront pas du jour au lendemain, mais la bonne nouvelle est qu'elles font désormais consensus. Le rapport Letta sur le marché unique, le rapport Draghi sur la compétitivité, l'impatience du chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, concernant la défense : toutes ces réflexions proposent des bifurcations majeures – un retour du contrôle politique sur les marchés et le renforcement de l'autonomie stratégique et de la souveraineté technologique. Le problème est que la rapidité des évolutions géopolitiques laisse peu de temps pour l'adaptation.


L’Europe peut-elle devenir un acteur géopolitique crédible ?


Si elle ne le fait pas, elle n'a guère de chances de survie, si ce n'est comme un espace ouvert à la convoitise ou à la confrontation. Depuis l'agression russe contre l'Ukraine, on observe une recrudescence stratégique : les Européens se réarment, parfois de manière spectaculaire comme en Allemagne ou en Pologne ; certains pays rompent avec une culture stratégique de neutralité (Finlande), parfois plus que centenaire (Suède), pour rejoindre l'OTAN ; la Commission européenne a lancé plusieurs initiatives visant à renforcer l'industrie de défense en Europe.


Cette implication de l'Union dans la géopolitique et la défense est remarquable. Elle soulève toutefois la question de la pérennité de cette approche : s'agit-il d'une conversion structurelle à l'idée d'une « Europe puissante » ou d'une adaptation aux circonstances, autrement dit réversible ? Il convient également de s'interroger sur la vision du monde que cette Europe géopolitique entend promouvoir – et si elle en a même une. La tentation est grande en Europe d'adopter la vision américaine traditionnelle d'une lutte mondiale des démocraties contre l'autoritarisme sous toutes ses formes, à commencer par la Chine. Cependant, ce simplisme stratégique semble mal adapté aux bouleversements que provoquera le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, tout comme il l'est à la complexité de la mondialisation ou à la spécificité des intérêts européens.


Quels sont les scénarios possibles pour l'avenir de l'Europe ?


Les scénarios possibles dépendent de notre capacité, en tant qu'Occidentaux, à élargir notre vision du monde. Deux dilemmes détermineront l'avenir à mes yeux. Le premier est assez simple : devons-nous agir et penser en termes d'« individualisme » ou de « collectivité » ? D'un côté, la défense de l'Occident, de l'autre, la recherche d'une solidarité collective. D'un côté, une stratégie de conservation de la puissance occidentale, de l'autre, une stratégie de partage.


Le second dilemme est plus complexe : faut-il choisir entre le bien et le mal, ou viser une analyse plus nuancée des relations internationales, à l’instar de la pensée de Raymond Aron : « En politique, le choix ne se situe pas entre le bien et le mal, mais entre le préférable et le détestable » ? D’un côté, l’émotion, l’idéologie, une morale simpliste. De l’autre, la raison, le réalisme, le compromis difficile. Ces choix seront déterminants pour l’avenir de la paix en Ukraine, en Israël et au Moyen-Orient, mais aussi pour l’avenir de la gouvernance dans un monde où les Occidentaux représentent moins de 10 % de la population mondiale.


Qu'est-ce que cela implique ?


Le scénario européen le plus probable est celui d'une Europe atlantique : une Union sans limites, diluée au sein d'une vaste entité euro-américaine, au prix de multiples concessions européennes à Donald Trump, afin de maintenir la protection des États-Unis. Le second scénario est celui d'une Europe géopolitique : il suppose l'affirmation d'une Europe politique et militaire, certes alliée aux États-Unis face à toute menace, mais consciente de ses propres intérêts, souhaitant les défendre au sein de l'ensemble atlantique, et ouverte à une gouvernance mondiale plus juste et plus respectueuse de la nouvelle diversité mondiale.


Le troisième scénario est celui de la catastrophe : l’Europe ne sait plus comment développer sa puissance militaire ni comment maintenir sa puissance économique et commerciale. La solidarité intra-européenne se fissure, la prospérité disparaît, et les options nationales redeviennent prioritaires, entre les mesures populistes de sauvetage des plus aisés et une course bilatérale pour une improbable protection américaine.


Dernière option : un bouleversement complet des perspectives et des affiliations. L’Union des Vingt-Sept se dissout sous l’effet d’élargissements incontrôlés, mais un noyau dur de quelques pays s’efforce de préserver une Union plus intégrée et plus ambitieuse, y compris sur le plan militaire. L’élargissement conduit à un rétrécissement du périmètre européen, à cinq, six ou sept États, et tout doit être reconstruit. Peut-être pour le mieux.


 
 
 

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