CRISIS, WHAT CRISIS ?*

* Yes, you’re right, Supertramp, 1975
Dans le contexte très compliqué actuel pour les démocraties occidentales, confrontées à la montée des populismes, une défiance vis-à-vis « du » politique, des institutions, et du système, les évènements de ces dernières semaines en France (et dans une moindre mesure dans d’autres pays européens) ne sont, je pense, qu’un symptôme d’un problème bien plus fondamental et profond. Il me fait penser à l’excellent film « Don’t Look Up », qui mettait l’accent sur le déni des élites climato-sceptiques. On peut qualifier aujourd’hui l’attitude des élites et une partie de la classe moyenne se pensant préservée, comme « systémo-sceptique ». En effet, nous faisons face à une crise de notre société à de multiples niveaux, qui tous, sont étroitement reliés entre entre eux, dans le désordre :
· Une crise environnementale
· Une crise sociétale avec :
o un délabrement des services publics, en particulier de l’Enseignement et de la Santé
o des conflits générationnels en gestation,
o une crise de la transmission de valeurs,
o une perte de confiance dans le fonctionnement de la société, de ses institutions
o un repli sur soi et une perte du sens commun (Voir « L’Ère de l’Individu Tyran »)
· Une crise à venir du capitalisme, qui exacerbe le creusement des inégalités, avec une course en avant aveugle au manque de ressources de la planète, nécessaire pour maintenir la « croissance déifiée » et un endettement qui continue d’enfler et qui ne sera pas éliminé simplement par le retour de l’inflation. La répartition inégale et qui se creuse de la valeur ajoutée de nos économies entre travail et capital avec une croissance forte de la pauvreté et une compression des classes moyennes, sans lesquelles ce système économique ne tiendra pas à moyen terme.
· Une crise politique avec une défiance vis-à-vis des élus de tous bords et une désaffectation par la population de l’espace politique (voir l’évolution des taux de participation électorale)
· Une crise géopolitique, en raison de la cupidité et du besoin de détourner l’attention de leurs peuples des problèmes domestiques, des autocrates qui gèrent aujourd’hui les États-Unis et la Russie, sans oublier la Chine, qui joue un jeu plus discret en ce moment, mais avec le même dédain vis-à-vis des institutions internationales et de l’État de droit.
· Enfin, une crise du partage de la réalité. Encore un thème qui revient partout en permanence, les réseaux sociaux manipulant des "vérités" sur mesure qui achèvent de cliver la société, et répandent surtout le virus de la bêtise.
Bref, la situation est bien sûr anxiogène. En même temps, les élites et la partie de la population occidentale vivant dans l’abondance ne regardent pas les vrais problèmes en face. Je vois des « posts » de connaissances sur les réseaux sociaux se concentrer sur les symptômes, en pointant du doigt des boucs émissaires (les casseurs français sont des immigrés, l’État Providence a vidé les caisses, etc…) et continuent de vivre comme si ces crises ne les concernaient que de loin.
On ne va pas débattre ici maintenant de quelle crise il faut attaquer en premier, car, bien qu’elles soient toutes liées, elles peuvent être plus ou moins graves à l’instant présent suivant les pays. Une chose est cependant certaine. Les élites doivent ouvrir les yeux et commencer à travailler sur des solutions, à montrer l’exemple, à prendre les choses en main. Se contenter du statu quo actuel en espérant être soit préservés par la conquête du pouvoir par un populisme de droite, soit, in fine, être en mesure de fuir avec son pécule, devant les « masses en colère », entrainera le suicide du système jusqu’à implosion. Ou bien nous serons soumis à des autoritarismes structurant les clivages et inégalités actuelles en supprimant les libertés fondamentales.
Pour commencer à chercher des pistes de solutions, l’essentiel est de bien comprendre la situation. J’ai publié, en mai 2025, des extraits et un résumé d’un livre passionnant, « Le Chaos qui vient » de Peter Tuchlin. On comptait alors une cinquantaine de membres sur ce blog, nombre qui a triplé depuis (MERCIIII !!), et vous êtes du coup nombreux à sans doute ne pas avoir vu ce post à l’époque. La thèse de Tuchlin et son équipe repose sur une étude historique longue. Je vous laisse en découvrir l’essentiel ci-dessous. L’essentiel de l’étude est concentrée sur les Etats-Unis, mais vous constaterez que les situations sont identiques dans toutes les démocraties occidentales. Mes commentaires sont en italique dans le texte.
LE CHAOS QUI VIENT, Élites, Contre-Élites et la Voie de la Désintégration politique de Peter Turchin (2023)
Dans des pays contemporains comme les États-Unis ou la France, jouissant autant d’un Etat fort que d’une absence de véritables ennemis extérieurs, les facteurs du chaos peuvent peu ou prou se limiter à un tango mortel associant élites de plus en plus querelleuses et masses de plus en plus impuissantes – où les « contre-élites » iront puiser de quoi renverser le pouvoir en place.
Toutes les ères chaotiques sont précédées d’une montée des conflits intra-élites, et ce que nous vivons aujourd’hui ne fait pas exception. Dans le passé, les conflits intra-élites étaient menés de manière plus brutale – par des duels ou par de sanglantes bagarres de rue. L’auteur suppose qu’il faut s’estimer heureux qu’au lieu de l’assassinat physique les aspirants à l’élite pratiquent aujourd’hui l’assassinat de réputation.
Turchin et ses compagnons d’aventure ont créé un champ de recherche florissant, la cliodynamique (de Clio, la muse de l’histoire dans la mythologie grecque, et dynamique, la science du changement). Qui leur a permis de découvrir l’existence de grands schémas récurrents, observables durant toute l’histoire de l’humanité, et ce, depuis dix mille ans.
Dès le départ, ils se sont concentrés sur les cycles d’intégration et de désintégration politique, et notamment la formation et l’effondrement des états. Grâce à l’analyse historique quantitative, ils ont pu constater combien les sociétés complexes sont partout affectées par des vagues récurrentes et, dans une certaine mesure, prévisibles, d’instabilité politique, provoquées par une même gamme de forces fondamentales à l’œuvre depuis des millénaires d’histoire humaine.
Le modèle statue que, lorsqu’un état, comme les Etats-Unis (ou la France…), connaît une stagnation ou une baisse des salaires réels, un écart croissant entre riches et pauvres, une surproduction de jeunes hauts diplômés, une baisse de la confiance générale et une explosion de la dette publique, ces indicateurs sociaux a priori disparates sont en réalité liés les uns aux autres de manière dynamique.
La cliodynamique exploite les méthodes de la science des données, en appréhendant les sources historiques, compilées par des générations d’historiens, comme le big data. Elle se sert de modèles mathématiques pour cartographier le réseau d’interactions entre les différentes « pièces mobiles » des systèmes sociaux complexes que sont nos sociétés.
Que nous apprend la cliodynamique sur la mauvaise passe que nous sommes en train de traverser ?
Il s’avère que depuis l’apparition des premières sociétés complexes organisées en états – voici cinq mille ans-, et même si elles peuvent connaître de beaux succès pendant un certain temps, toutes finissent par rencontrer des problèmes. Toutes les sociétés complexes passent par des cycles alternant périodes de paix et d’harmonie entrecoupées de flambées de guerre et de discorde.
Ce que l’auteur entend expliquer, c’est comment des forces sociales impersonnelles poussent les sociétés au bord et au-delà de l’effondrement. Il donne des exemples dans l’histoire de l’humanité, mais son objectif premier est de faire comprendre comment nous avons glissé dans notre âge de la discorde actuel, en se focalisant empiriquement sur les Etats-Unis. La crise ayant des racines historiques profondes, il remonte le temps jusqu’au New Deal, époque à laquelle un contrat social non écrit est devenu partie intégrante de la culture politique américaine. Ce contrat informel et implicite équilibrait les intérêts des travailleurs, des entreprises et de l’État d’une manière similaire aux accords tripartites plus formels et explicites des pays nordiques. Pendant deux générations, ce pacte tacite aura permis une croissance sans précédent du bien-être général en Amérique. Dans le même temps, la «Grande Compression » a permis de réduire considérablement les inégalités économiques. Bien que des gens aient été exclus de ce pacte, notamment les Noirs américains, dans l’ensemble et pendant un bon demi-siècle, les intérêts des travailleurs et des propriétaires ont été maintenus en équilibre aux Etats-Unis, de sorte que l’inégalité globale des revenus est restée remarquablement faible.
Ce contrat social a commencé à se disloquer à la fin des années 1970. Partant, les salaires des travailleurs, qui avaient jusque-là suivi le mouvement de la croissance économique générale, se sont mis à prendre du retard. Les salaires réels ont stagné et parfois même diminué. D’où un déclin de la qualité de vie pour la majeure partie de la population américaine. La tendance la plus frappante aura été la stagnation et même la diminution de l’espérance de vie moyenne. Et alors que les salaires et les revenus des travailleurs stagnaient, les fruits de la croissance économique allaient être récoltés par les élites. Une pernicieuse « pompe à richesse » s’est mise en place, prenant aux pauvres pour donner aux riches.
Nous constatons exactement la même évolution en France, ainsi que dans de nombreuses démocraties occidentales…
Comme le prédit le modèle des auteurs, la richesse supplémentaire ruisselant vers les élites (le fameux 1%, et à fortiori le 0,01% supérieur) a fini par nuire aux détenteurs de la richesse (et du pouvoir). Nous avons désormais trop de « futures élites » qui se disputent une quantité limitée de places aux échelons supérieurs de la politique et des affaires. Dans leur modèle, ils appellent ça la « surproduction d’élites ». Conjuguée à l’appauvrissement des classes populaires, la surproduction d’élites et les conflits internes ainsi engendrés ont progressivement miné leur cohésion civique, le sens de la coopération nationale sans lequel les États pourrissent rapidement de l’intérieur. Une fragilité sociale de plus en plus manifeste dans l’effondrement de la confiance dans les institutions de l’État et l’effritement des normes sociales régissant le discours public et le fonctionnement des institutions démocratiques.
La question centrale du livre est celle du pouvoir social. Qui dirige ? Comment les élites dirigeantes maintiennent-elles leur position dominante au sein de la société ? Qui conteste le statu quo et quel rôle joue la surproduction d’élites dans l’émergence de ces contestataires ? Et pourquoi les classes dirigeantes, tant par le passé que le présent, perdent-elles parfois d’un coup leur mainmise sur le pouvoir et sont-elles renversées ?
Les élites, leur surproduction et la voie du désastre
Les élites sont des individus les plus riches en pouvoir social – à savoir la capacité d’influencer les autres. On userait d’une formule plus descriptive en parlant des élites comme des « détenteurs de pouvoir ».
Aux Etats-Unis, le pouvoir est étroitement lié à la richesse. Par conséquent il est relativement facile de déterminer qui appartient aux différentes strates des détenteurs de pouvoir.
Si vous êtes américain et que votre patrimoine net se situe entre 1 et 2 millions de dollars, vous faites partie des 10% les plus riches, ce qui vous place dans les rangs inférieurs de l’élite américaine. Ce patrimoine leur donne beaucoup de contrôle –de pouvoir- sur leur propre vie et ils sont certainement éloignés de la précarité.
La corrélation entre richesse et pouvoir réel commence à se resserrer chez ceux dont le patrimoine se compte en dizaines voire, mieux, en centaines de millions de dollars, bien que la corrélation entre richesse et pouvoir politique n’est pas parfaite. Reste que le 1% ont beaucoup de pouvoir sur la vie de tiers.
En matière de pouvoir social, la forme la plus dure – et la plus brutale est la coercition : le recours à la force ou la menace d’un tel recours. Les américains experts en coercition, généraux et officiers supérieurs de police, sont souvent subordonnés à d’autres formes de pouvoir. Le deuxième type de pouvoir est la richesse. Le troisième, plus subtil, est le pouvoir bureaucratique ou administratif. Enfin, le quatrième type de pouvoir, le plus « mou », est idéologique – c’est le pouvoir de persuasion, sauf que ce « soft power » est en réalité une force extrêmement puissante, à même de faire bouger les multitudes. Sans oublier que, la plupart du temps, c’est tout simplement le pouvoir des normes sociales qui nous fait marcher au pas
A partir de là, on comprend que la réponse à la question de savoir qui sont les élites n’est pas simple.
Si tout le monde n’a pas l’ambition d’acquérir davantage de pouvoir, il y a toujours plus d’aspirants que de places. Inévitablement, certains essaient d’en obtenir une sans y parvenir – ce sont les aspirants à l’élite frustrés. La surproduction d’élites survient quand la demande de places de pouvoir dépasse massivement l’offre. A partir des années 80, le nombre de super-riches – pesant au moins 10 millions de dollars- s’est mise à exploser aux US. Ils étaient 66 000 en 1983, pour atteindre 693 000 en 2019, passant de de 0,08% à 0,54% de la population. Une même expansion de la fortune des riches s’est également produite un peu plus bas dans la chaîne alimentaire. Si les déca-millionnaires ont été multipliés par dix, les ménages valant 5 millions ou plus ont été multipliés par sept et les simples millionnaires par quatre. En même temps, la tendance des revenus et du patrimoine de la famille américaine typique a été à la contraction. Cette divergence entre la santé financière des américains ordinaires et celle de l’élite fortunée est à la base de l’augmentation rapide des inégalités économiques.
Le second problème est beaucoup plus subtil et rarement bien compris : lorsque la pyramide sociale devient trop lourde au sommet, les conséquences sont désastreuses pour la stabilité des sociétés. En l’occurrence, le nombre de places de pouvoir est resté identique au cours des dernières décennies, mais le nombre d’aspirants frustrés aura explosé encore plus vite que l’expansion, déjà impressionnante, des détenteurs de richesse.
Avant les années 1960, le salaire relatif avait solidement augmenté, mais une fois passé cette décennie, il entame sa dégringolade et, en 2010, aura été quasiment divisé par deux.
Cette ère de stagnation et de déclin des salaires a non seulement affecté les indicateurs économiques du bien-être, mais aussi les indicateurs biologiques et sociaux. Le phénomène engendre le mécontentement, qui finit par se transformer en colère. Quand le mécontentement populaire se cumule à un surnombre d’aspirants à l’élite, cela donne un cocktail des plus inflammables, comme peuvent en témoigner les américains depuis 2016 et l’arrivée au pouvoir de Trump.
La sombre conclusion est que les américains sans l’équivalent d’un bac + 4 – soit 64 % de la population totale - ont régressé en termes absolus ; leurs salaires réels ont diminué de près de 30% durant les quarante années précédant 2016.
Par ailleurs, en termes biologiques, à partir des enfants nés dans les années 60, la taille des américains a cessé de croître – un changement qui n’a concerné que les US. Dans d’autres démocraties à revenu élevé, la taille moyenne a continué à augmenter, tant et si bien que les individus les plus grands du monde vivent aujourd’hui aux Pays-Bas, en Suède et en Allemagne, mais pas aux Etats-Unis. De même, un phénomène qui est très documenté est celui de la baisse de l’espérance de vie à la naissance, celle-ci ayant perdu 1,6 an aux US entre 2020 et 2014 (!), essentiellement en raison de l’augmentation du taux de mortalité chez les hommes blancs de la classe ouvrière âgés de 45 à 55 ans.
La détérioration des conditions économiques des moins éduqués s’est accompagnée d’un déclin des institutions sociales, qui, jusque-là, nourrissaient leur vie sociale et leur coopération. Parmi ces institutions, on trouve la famille, l’Église, les syndicats, les écoles publiques et leurs associations parents-professeurs, ainsi que diverses structures bénévoles de quartier. L’effondrement progressif des liens sociaux revêt aussi une importance vitale.
En 2016, la population américaine s’était donc divisée en deux classes sociales : les éduqués et les misérables – à la Victor Hugo. Sauf qu’il ne s’agit pas de classes, selon la norme de Marx, car elles ne définissent pas par leur rapport aux moyens de production. Et aucune d’entre elles n’est un acteur cohérent dans l’arène politique. Les « misérables » les moins instruits, en particulier, sont profondément divisés par la race. A l’inverse, ces deux groupes se distinguent nettement par toute une série de caractéristiques : psychologique (niveaux de « détresse extrême » supérieurs ou inférieurs), sociales (taux de mariage inférieurs ou supérieurs), politique (tendance à voter républicain ou démocrate), économiques (perspectives économiques en baisse ou en hausse), et, c’est peut-être là le plus tragique, biologiques (espérance de vie en baisse ou en hausse). Enfin, le fossé des classes n’a jamais été aussi difficile à franchir en raison de l’augmentation galopante des coûts de l’enseignement supérieur.
Le déclin du bien-être de la classe ouvrière sape les fondements mêmes de la stabilité d’une société, la baisse du niveau de vie d’une grande partie de la population sapant la légitimité des institutions et affaiblissant donc l’Etat.
L’auteur fait ensuite un parallèle très exhaustif et intéressant entre les Etats-Unis des années 1850 et ceux de 2020, avec une explosion des inégalités et une surproduction d’élites.
Les leçons de l’histoire
Du moment qu’elles sont organisées en États, toutes les sociétés humaines complexes connaissent la récurrence de vagues d’instabilité politique. Dans la forme la plus courante, elles se manifestent par une alternance de phases d’intégration et de désintégration courant grosso modo sur un siècle. La paix intérieure, la stabilité sociale et des élites relativement coopératives caractérisent les phases d’intégration. Et les phases de désintégration en sont l’antithèse : instabilité sociale, dislocation des élites et flambées durables de violence politique.
Les travaux de Turchin et son équipe mettent en évidence quatre facteurs structurels d’instabilité : l’appauvrissement des classes populaires, constitutive d’un potentiel de mobilisation des masses ; la surproduction d’élites, à l’origine de conflits intra-élites ; une mauvaise santé fiscale et un affaiblissement de la légitimité de l’Etat, et, enfin, des facteurs géopolitiques. La concurrence et la conflictualité intra-élites forment le facteur le plus crucial, un indicateur fiable de l’imminence d’une crise. Les autres critères sont en général présents, sans que leur effet soit universel. Par exemple, pour les grands et puissants empires, l’importance des facteurs géopolitiques est d’ordinaire secondaire. En tendance, de tels systèmes sont bien trop gros pour être affectés par ce que font leurs voisins, et leur effondrement social se voit poussé par des forces internes.
On peut aujourd’hui se demander si les guerres » hybrides » via la désinformation ne vient pas contredire cette dernière thèse…
Surproduction d’élites
Aujourd’hui, un diplôme d’études supérieures n’a rien d’un vaccin parfait, ni même raisonnablement efficace, contre la précarité. L’histoire nous apprend que le précariat diplômé est la classe la plus dangereuse pour la stabilité sociale. Une surproduction de jeunes diplômés aura été le facteur le plus important des bouleversements sociétaux, des révolutions de 1848 au Printemps arabe de 2011.
Une caractéristique quasi-universelle des phases de pré-crise est à trouver dans la fragmentation du paysage idéologique et le délitement du consensus idéologique de l’élite, base du consensus général dont jouissent les institutions de l’Etat. Une autre caractéristique générale est que les idéologies de la division –sectaires et identitaires- prennent le dessus sur les idéologies de l’unité, ce qui donne des temps de discorde.
La ploutocratie américaine
Par rapport à d’autres démocraties occidentales, le degré d’ascendant qu’ont les élites économiques sur le gouvernement aux US est tout à fait inhabituel. Dans des pays comme le Danemark ou l’Autriche, les classes dirigeantes savent être à l‘écoute de leur population. Si, dans les démocraties d’Europe occidentale, le pouvoir a su de temps en temps passer au centre droit, le consensus en faveur de l’Etat-providence allait demeurer solide au sein des élites dirigeantes. De même, jusqu’à récemment, ces pays ont su largement résister à la tendance mondiale d’augmentation des inégalités économiques. Ce livre datant de 2023, on assiste à une accélération dans de nombreux pays européens des mêmes tendances, que ce soit au niveau de l’explosion des inégalités ou des perspectives d’avenir d’une jeunesse, éduquée ou non.
Vu de l’extérieur, on peut être impressionné par la façon dont les habitants de la nation la plus puissante du monde ont pu si méticuleusement saborder leur société. Qu’importe de remarquables progrès scientifiques, une extraordinaire évolution technologique et une impressionnante croissance économique, le bien-être de la plupart des américains s’est dégradé. Et même du côté des gagnants, nombreux sont ceux à se croire incapables de transmettre leur réussite à leur progéniture et à ne plus en dormir la nuit.
Ce que l’on a tendance à oublier, c’est que même si les institutions démocratiques sont le meilleur (ou le moins pire) mode de gouvernement des sociétés, les démocraties sont particulièrement vulnérables à la subversion ploutocratique. L’idéologie est peut-être la forme de pouvoir la plus molle et douce, mais dans les sociétés démocratiques, elle est essentielle. Les ploutocrates ont de quoi utiliser leur richesse pour acheter des médias, financer des groupes de réflexion et généreusement récompenser les influenceurs sociaux promouvant leurs messages. En d’autres termes, ils exercent un pouvoir énorme pour faire pencher l’électorat vers les opinions favorisant leurs intérêts.
L’auteur et ses collègues ont mis au point un modèle de prédiction de scénarios possibles dont le plus probable est celui d’une poursuite de la désintégration du système social US dont l’issue serait un conflit d’envergure interne au pays, n’excluant pas la possibilité d’une guerre civile.
En guise de conclusion
L’humanité a parcouru un long chemin depuis l’apparition de notre espèce il y a environ deux cent mille ans. Les dix mille dernières années ont été marquées par une évolution particulièrement rapide. Des élites despotiques et opprimant les gens ordinaires ont surgi à plusieurs reprises et ont été renversées aussi souvent. Nous sommes à nouveau dans la phase de désintégration de ce cycle, mais alors que nous vivons notre propre âge de la discorde, il est bon de se rappeler que l’humanité a tiré des leçons des débâcles précédentes. L’évolution culturelle cumulative nous a dotés de technologies remarquables, notamment de technologies sociales – les institutions – qui permettent à nos sociétés d’offrir à leurs habitants une qualité de vie d’un niveau sans précédent – et assez bien généralisé. Certes, la perfection n’est pas encore atteinte – on note de grandes différences entre les pays quant au bien-être de leurs populations. Mais à long terme, ces variations sont nécessaires à la poursuite de l’évolution culturelle. Si les sociétés n’expérimentent pas de meilleurs arrangements sociaux, alors l’évolution s’arrêtera. Plus important encore, lorsque l’égoïsme des élites mène leur société à la ruine, il est bon d’avoir des alternatives – des réussites à prendre en exemple. Et c’est aux « 99% » qu’il incombe d’exiger de nos dirigeants qu’ils agissent de manière à promouvoir nos intérêts communs. Les sociétés humaines ont besoin d’élites – dirigeants, administrateurs, leaders d’opinion – pour bien fonctionner. Le but n’est pas de s’en débarrasser mais de faire en sorte qu’elles agissent dans l’intérêt de tous…"
PS : Je sais ce que vous allez me dire… C’est bien gentil ton petit papier, mais maintenant, on fait quoi ? Ma réponse immédiate est : on commence par voter de façon pragmatique, ni avec notre affect, ni par dépit, ni parce qu’on a besoin de quelqu’un pour nous faire rêver… Pour le reste, on a sans doute tous des idées et « be my guest », alimentez le débat ! Ce sont des sujets qui ne vont être résolus que sur la durée, mais où il faut que nous trouvions tous des moyens de nous impliquer. À bientôt !



Excellent post ! Merci beaucoup à la fois de ton texte introductif et d’avoir remis ta note de lecture du livre. Pour rester sur le contenu du livre, il me semble donner un phénomène observable (la multiplication des élites) au délitement des sociétés, phénomène qui doit en outre être une partie de l’explication de ce délitement. La période actuelle ajoute un élément supplémentaire avec la population mondiale à 8 mds, avec la pression sur la demande en matières premières qu’elle induit ainsi que le changement climatique lié au mode de société qui prévaut (tout sur le bien-être matériel grâce aux machines). On est donc dans une période où les facteurs d’explosion sont multipliés : la recherche des voies possibles…