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LE BUG HUMAIN

il y a 19 heures
33 min de lecture

J'ai lu Le Bug Humain il y a 6 ans sous la suggestion de Camille (Doe), que je remercie encore. Depuis que j'ai lancé ce blog, j'ai pensé plusieurs fois le résumer à ma sauce, garantie sans IA. Le livre est passionnant et ce résumé est une introduction qui vous poussera, je l''espère à le lire. Sébastien Bohler est un polytechnicien neurobiologiste, qui, après ce livre, a écrit "Où est le Sens", dont vous avez pu lire mon résumé il y a un an.

Le Bug Humain a reçu le le Grand Prix du livre sur le Cerveau de la revue Neurologie.

La question qui est souvent posée dans ce blog, et plus généralement au quotidien est : alors que nous voyons et comprenons les effets de nos comportements sur notre environnement, notre futur, nos vies et celles des générations future, pourquoi n'arrivons-nous pas à les juguler?

L'analyse et les conclusions de Sébastien Bohler ne sont pas particulièrement réjouissantes, mais ont le mérite de fournir une explication scientifique à ce problème.

Édifiante et puissante, sa démonstration ne peut que nous faire admettre que l'humanité et nous tous individuellement devons faire face à nos propres responsabilités. L'évolution technologique a subi une telle accélération ces derniers siècles qu'il serait facile de se dire que nous en avons perdu le contrôle. Le cerveau humain, quant à lui, a évolué très vite aussi, au niveau de sa compréhension de cette évolution. Par contre, sa structure et son fonctionnement réagissent de la même façon que depuis des millénaires, à ce que l'auteur appelle les renforceurs primaires, qui continuent à nous contrôler.

J'ai parlé de ce liver à beaucoup d'entre vous et certains l'ont lu, j'espère que vous serez nombreux à l'ouvrir après ce résumé! Vous pouvez aussi écouter l'auteur discuter et présenter son livre sur la vidéo en bas de page.

Enjoy


LE BUG HUMAIN

Sébastien Bohler, 2019


Introduction


Pour la première fois de son histoire, l’enjeu pour l’humanité va être de se survivre à elle-même. Non plus à des prédateurs, à la faim ou aux maladies, mais à elle-même. Elle n’y est pas préparée. Devant ce défi suprême, elle ne répond que par des incohérences. La preuve : pourquoi, alors que nous sommes dotés d’outils extrêmement précis qui nous informent clairement de la tournure que vont prendre les événements dans quelques décennies, restons-nous impassibles ? Pourquoi, face à la catastrophe, continuons-nous à agir comme par le passé ? Qu’est-ce qui, en nous, est si dysfonctionnel ?


Pour répondre à cette question, je me suis penché sur la part la plus intime et la moins visible de ce qui fait notre humanité. Ce qui nous échappe, blotti au fond de notre boîte crânienne, si obscur et si caché, mais qui nous gouverne. Notre cerveau.

Ce que j’ai découvert m’a glacé. Ce cerveau, qu’on présente comme l’organe le plus complexe de l’univers, est en réalité un organe au comportement largement défectueux, porté à la destruction et à la domination, ne poursuivant que son intérêt propre et incapable de voir au-delà de quelques décennies. Nous sommes emportés dans une fuite en avant de surconsommation, de surproduction, de surexploitation, de suralimentation, de surendettement et de surchauffe, parce qu’une partie de notre cerveau nous y pousse de manière automatique, sans que nous ayons actuellement les moyens de le freiner.


Tout n’est pas perdu, parce que certaines parties de ce même cerveau ont la capacité de raisonner autrement. Mais elles sont en minorité, et elles ont du mal à se faire entendre. Pour faire gagner cette minorité silencieuse, il faut d’abord connaître la puissance de ces forces qui œuvrent de manière souterraine. J’ai voulu ici détailler le fonctionnement des circuits neuronaux profonds qui nous conduisent à notre perte, pour que toutes celles et ceux qui souhaitent, comme moi, un autre destin, sachent à qui ils s’attaquent. Car il faut connaître son ennemi pour triompher, dit l’adage. Seul problème, il s’agit ici de se connaître soi-même.


Le concept de dépassement


Au mois de février 2018, une vaste étude sur le dépassement des ressources dans différentes régions de la planète, réalisée à l’université de Leeds en Angleterre, a révélé que la plupart des pays industrialisés sont régulièrement en situation de dépassement des ressources sur au moins cinq des sept grands critères que sont l’exploitation de l’eau, du phosphore, de l’azote, le changement agricole, l’empreinte écologique, la consommation matérielle et les émissions de dioxyde de carbone. En contrepartie, ces États garantissent certains avantages à leurs citoyens, notamment l’accès à l’eau, à la nourriture, au chauffage et à la prévention des maladies, mais aussi à des « services » qui sont loin d’être vitaux, comme les déplacements à grande vitesse, le confort électroménager ou la téléphonie illimitée. L’étude pointe du doigt notre incapacité à faire le tri entre les besoins vitaux satisfaits par l’exploitation des ressources, et les envies de confort, qui sont en grande partie à l’origine du dépassement. Et d’autres pays en voie de développement sont également en situation de dépassement, sans pour autant remplir tous les besoins vitaux mentionnés.


Ces signaux doivent nous alerter. L’être humain n’existe sous sa forme actuelle à la surface de la Terre que depuis quelques centaines de milliers d’années. Son passage pourrait bien être un passage éclair. Des animaux comme les requins ou les éponges ont des centaines de millions d’années derrière eux. Nous, avec nos super-cerveaux, nos fusées et nos symphonies fantastiques, pourrions bien faire figure d’éjaculateurs précoces. Effacés, quelques millénaires à peine après avoir existé.


Nous savons mais nous n’agissons pas


Notre conscience de ce qui nous attend ne semble avoir aucun effet sur le cours des événements. Tout se passe comme si notre intelligence était impuissante, dominée par des processus plus profonds, inconscients, que nous ne maîtrisons pas. Nous assistons, sans réaction, aux préparatifs de notre propre enterrement. Car, dans une économie globalisée, la situation de la planète Terre est identique à celle d’une île. Nous sommes perdus au milieu de l’univers, nous n’avons pas d’autre Terre où aborder, et la préservation de nos ressources naturelles et du climat est une question de vie ou de mort.

Cette faculté de dédoublement a quelque chose de tragique. Sans que nous le sachions, c’est notre cerveau qui nous joue un tour. Un très vilain tour. C’est en grande partie de ce tour qu’il sera question dans le livre. Nous devons débusquer les profonds défauts de fabrication de notre propre pensée si nous voulons avoir une chance de ne pas faire partie bientôt de la liste des espèces disparues.


Aujourd’hui, face à la rapidité des changements qui interviennent dans notre environnement et qui vont menacer notre propre existence, nous sommes comme les pilotes d’un avion dont les témoins lumineux hurlent à tue-tête pour signaler un crash imminent, et qui se lanceraient : « Il nous reste deux minutes, on a encore le temps de se préparer un bon café. » Il faut en finir avec la vision d’un esprit humain cohérent, maître de son destin, capable d’agir par la force de la raison afin de s’assurer le meilleur avenir possible. Notre cerveau est en réalité une bombe à retardement. Il est animé de forces contraires qu’il n’arrive pas à concilier. Certains pourraient penser que c’est un paradoxe. Or l’objectif de ce livre est justement de montrer pourquoi ce n’est nullement un paradoxe, mais le reflet de l’évolution antédiluvienne de notre système nerveux. La nature ne pense pas, ne prévoit pas. Elle produit des cerveaux qui réussissent temporairement en se montrant plus efficaces que les autres. Et si le plus efficace de tous finit par creuser sa propre tombe, il n’y aura personne pour l’en sortir.


Les cinq motivations secrètes de notre cerveau


Le cerveau humain est programmé pour poursuivre quelques objectifs essentiels, basiques, liés à sa survie à brève échéance, les renforceurs primaires : manger, se reproduire, acquérir du pouvoir, le faire avec un minimum d’efforts et glaner un maximum d’informations sur son environnement.


Le psychologue britannique Robin Dunbar a ainsi mesuré la surface du cortex de diverses espèces de primates (…). Il a constaté que plus un primate possède un cortex développé, plus il vit en larges communautés. Sur cette échelle, l’être humain arrive tout au bout de cette évolution, déployant la plus grande organisation sociale grâce à un cortex si étendu qu’il a dû progressivement se compacter dans sa boîte crânienne, acquérant cette forme plissée caractéristique qu’on lui connaît.

En plus de sa tendance à socialiser, le cerveau humain est fortement tourné vers la fabrication d’outils, une capacité sous-tendue par des modules spécialisés du cortex cérébral. L’avant du cerveau, quant à lui, renferme des modules de planification qui permettent d’imaginer des actions futures, alors que ses régions latérales sous-tendent le langage et permettent de partager ces intentions avec autrui et d’organiser des actions collectives. Enfin, un réseau d’aires corticales est plus particulièrement dévolu à ce que les psychologues appellent la théorie de l’esprit, c’est-à-dire la capacité de se représenter ce que pensent les autres, de deviner leurs intentions et leur attribuer des émotions. Parler, imaginer ce que pense autrui et fabriquer ensemble des outils, tels sont les piliers du développement de technologies hyper-perfectionnées. Un processus potentiellement sans limites, qui a conduit à la maîtrise du monde et, plus récemment, à sa mise en danger.


Striatum et dopamine


Le striatum est un noyau cérébral profond, qui motive tous nos comportements. Quand un comportement se traduit par de meilleures chances de survie ou de transmission des gènes, qu’il s’agisse de recherche de nourriture, de partenaires sexuels, de statut social ou d’exploration de nouveaux territoires, le striatum est inondé de dopamine et le comportement en question est renforcé. Il vaut la peine de s’attarder un moment sur le mécanisme de cette libération de dopamine. Encore plus bas que le striatum dans le cerveau, à la limite avec la moelle épinière qui régule nos réflexes primaires et certaines fonctions végétatives comme la respiration, se trouve un petit groupe de neurones rassemblés dans une petite poche qui porte le nom d’aire tegmentale ventrale (voir la figure ci-dessous). C’est dans cette zone profonde, véritable source de carburant, qu’est fabriquée la dopamine. Les neurones localisés dans l’aire tegmentale ventrale étendent leurs prolongements vers le striatum où ils libèrent cette molécule pour « récompenser » l’animal en cas de succès.


Grâce à leurs longs axones, les neurones de l’aire tegmentale se connectent à trois autres zones profondes du cerveau : le noyau accumbens, le noyau caudé et le putamen, qui forment ensemble le striatum.

Illustration by Tiphaine Roland

Coupe du cerveau faisant apparaître le striatum, composé du noyau caudé, du putamen et du noyau accumbens. Enfouie plus bas dans le tronc cérébral, se trouve une quatrième zone appelée aire tegmentale ventrale, qui approvisionne les trois premières en dopamine.


Communiquant essentiellement grâce à la dopamine, ces quatre régions décident de beaucoup de choses dans le cerveau. En fait, elles tiennent de près ou de loin presque tous les leviers du pouvoir. Grâce à leurs longs axones, les instances décisionnaires de l’aire tegmentale ventrale et du striatum innervent pratiquement toutes les régions du cortex où siègent la raison, l’esprit de planification, d’organisation, d’abstraction, et même la mémoire.


Au milieu de tout cela, une seule chose a changé avec l’évolution, mais elle est d’importance : le cortex de l’homme s’est largement développé depuis un million d’années environ. En élaborant des technologies sophistiquées, que ce soit dans le domaine alimentaire, de l’information ou de la production de biens matériels, ce cortex est aujourd’hui capable de procurer au striatum presque tout ce qu’il désire, parfois sans effort. Et le problème, c’est que le striatum ne demande que cela. À aucun moment il ne lui viendrait à l’idée de se limiter. Il n’est pas fait pour cela. Il n’a jamais intégré cette donnée, cela n’a pas été spécifié dans ses plans de construction. Nous verrons plus loin pourquoi et comment. Ce qu’il faut retenir, c’est que le striatum prend tout ce qu’il peut avoir. C’est un des gros défauts de fabrication de notre cerveau.


1 / La grande bouffe


Les chasseurs du paléolithique, lorsqu’ils capturaient une proie importante, passaient des jours entiers à manger. On s’installait autour de la carcasse, et on s’efforçait d’en faire rentrer la plus grande quantité possible dans les estomacs, en un temps aussi réduit que possible avant qu’elle ne se décompose. C’est sans doute ce type d’instinct qui ressurgit lors des comportements de boulimie que l’on peut observer chez une partie de la population. La capacité à stocker de grandes quantités de calories en un temps limité a probablement été le garant de la survie de nos ancêtres pendant des millions d’années, dans un environnement où rien ne garantissait de pouvoir remettre aisément la main le lendemain matin sur une proie de taille comparable.

La faim n’est qu’un signal qui indique un déséquilibre des paramètres physiologiques de l’organisme. Pour que naisse le désir de manger, pour que cette envie guide vos actions et ramène sans cesse vos pensées vers la nourriture, et votre main vers votre bouche, il faut ce que les neuroscientifiques appellent une incitation. Aujourd’hui, on sait que le striatum est justement la partie du cerveau qui fait naître ces incitations. Et il manie la carotte plus que le bâton : si le cortex exécute ce qui est inscrit au programme officiel de la survie – manger, copuler, explorer, conquérir, dominer –, il recevra de la dopamine et du plaisir. Et ça fonctionne très bien.


L’impact de cette spirale sur notre environnement est aujourd’hui chiffré. Notre boulimie n’a pas de limites, et surtout, la connaissance de ces chiffres ne semble pas en mesure de nous faire changer d’avis, et encore moins de réduire la taille de nos portions. Pourtant, et c’est là le côté le plus désolant de la situation, nous n’avons pas réellement besoin de tout cela. Nos besoins alimentaires sont, du moins dans la majorité des pays du globe, satisfaits. Nous sommes en surproduction et en surconsommation, et, logiquement, en surpoids. (…) En 2016, l’Organisation mondiale de la santé livrait un rapport selon lequel on meurt plus sur Terre aujourd’hui de suralimentation que de dénutrition.

Face à ce fléau, l’effort individuel consenti pour limiter sa ration de calories et perdre du poids est vécu comme une contrainte trop lourde, suivie d’un inévitable effet rebond : on reprend encore plus de poids après la fin du régime. Les bonnes résolutions prises par notre cortex ne font pas le poids, au sens propre, devant la pulsion immuable du striatum. Notre cerveau est configuré pour en demander toujours plus, même quand ses besoins sont satisfaits.

Note de Mikael « Le Bug Humain » est sorti en 2019, à un moment où on venait de découvrir que les médicaments pour le traitement du diabète commençaient à être utilisés comme coupe-faim. D’ailleurs, un arrêt d’un traitement contre l’obésité avec ces molécules entraîne un effet rebond avec une reprise de poids rapide…


2/ Programmés pour le sexe


Ces dernières années, les scientifiques ont découvert que la fonction du striatum était au moins autant de procurer du désir que du plaisir. En effet, cette région cérébrale s’activait surtout pendant la phase d’anticipation du plaisir à venir, comme si elle poussait hommes et animaux à faire tout ce qu’il faut pour l’obtenir. Dans une de ces expériences, on s’aperçut que les personnes dont le noyau accumbens s’activait le plus fortement à la vue de photos érotiques avaient, au cours des mois et des années qui suivaient, le plus grand nombre de partenaires sexuels. De même, les individus chez qui la vue de plats appétissants provoquait la plus forte réaction de ce même noyau couraient un risque supérieur, des mois et des années après, de devenir obèses. Autant d’éléments qui laissaient à penser que le système de récompense était surtout un système d’incitation. Comme un ressort interne qui créait l’envie et attirait les partenaires sexuels l’un vers l’autre.


Cerveau vs porno


L’industrie de la pornographie sur Internet est la première industrie du Web. On dénombre environ 50 000 sites en activité qui diffusent un nombre de vidéos pour ainsi dire illimité, sachant qu’une nouvelle vidéo est en moyenne mise en ligne tous les quarts d’heure. Aujourd’hui, 35 % des vidéos visionnées quotidiennement sur Internet sont des vidéos pornographiques, et elles représentent un chiffre d’affaires de 97 milliards de dollars, les États-Unis étant les plus gros producteurs et consommateurs avec 17 milliards de dollars annuels. Chaque année, 136 milliards de vidéos pornographiques sont visionnées par l’humanité, pour une moyenne de 348 vidéos visionnées chaque année par utilisateur de smartphone, au point qu’à chaque seconde où vous lisez ces lignes 28 000 personnes sont en train de visionner une vidéo pornographique. Et nous n’en sommes probablement qu’aux débuts d’un phénomène de plus vaste ampleur encore.

À la fin de l’année 2017, le premier salon de pornographie en réalité virtuelle au Japon a été submergé par le nombre de visiteurs qui se pressaient à l’entrée, dans un pays où un homme sur deux de moins de 30 ans n’a jamais eu de rapport sexuel réel. Les foules de visiteurs s’agglutinant dans les rues dans l’espoir de pénétrer dans le salon ont révélé tout l’attrait que revêt le sexe virtuel hyperréaliste pour les hommes en prise directe avec la technologie numérique. Il ne fait guère de doute que ces interfaces virtuelles seront le prochain mode de consommation de sexe à l’échelle planétaire.


Avec la consommation de masse du sexe, nous nous retrouvons ainsi dans la même situation qu’un mangeur du paléolithique qui ferait face, brusquement, à l’abondance de nourriture dégorgeant de nos supermarchés et des fast-foods de nos grandes métropoles. Le problème n’est plus la quantité. Le problème est de s’arrêter. Mais, de nouveau, les structures profondes de notre cerveau qui fonctionnent à grand renfort de dopamine ne possèdent pas de fonction stop.

Savoir pourquoi notre striatum est incapable de se modérer est une question fondamentale dont vont dépendre certains des grands enjeux de nos sociétés et de notre planète. Car si environ 35 % du trafic Internet est consacré à des visionnages de vidéos pornographiques, cela ne signifie rien de moins que l’impact de l’appétit sexuel de nos striatum sur la planète Terre est de 150 millions de tonnes de dioxyde de carbone émises dans l’atmosphère chaque année, soit entre un cinquième et un tiers des émissions de gaz à effet de serre dues au trafic aérien.


Ce sont toujours les hommes qui sont livrés aux pulsions sexuelles les plus puissantes de leur striatum, avec tout ce que cela peut comporter de mépris et d’arrogance. De leur côté, d’autres études sur le cerveau des femmes révèlent effectivement une grande sensibilité du circuit de la récompense à la vue de leur bébé.


Pourquoi les chats sont les stars du Net


Les chatons semblent activer notre cerveau de la même façon que les bébés car ils présentent des caractéristiques similaires, que les psychologues appellent néoténiques. Les formes néoténiques d’un visage sont un petit nez, un petit menton, de grands yeux et un grand front. Ce sont des caractéristiques très accentuées chez les bébés, et qui diminuent avec l’âge, à mesure que le menton et le nez se développent. Plus un visage est néoténique, plus il suscite des comportements de protection, ce qui a probablement joué un rôle essentiel dans la survie de notre espèce, où les nouveau-nés sont très fragiles. Il semblerait que notre système visuel réagisse automatiquement à la présence de tels stimuli par des sentiments d’attendrissement : pour notre cerveau, deux grands yeux, un petit nez, un petit menton et un grand front sont des stimuli qui suscitent aussitôt des émotions positives. Face à eux, notre striatum libère de la dopamine et l’on reste planté devant son écran, passant sa journée à surfer sur YouTube devant des petites boules de poils.

Cet instinct basique charrie entre dix et trente gigabits (entre dix et trente milliards d’informations binaires) par seconde à l’heure où nous parlons, et libère à la surface du globe un bon million de tonnes de dioxyde de carbone sur une période d’une année.


Un entêtement fatal


Nous ne changeons pas de comportement pour autant. Beaucoup d’entre nous commencent pourtant à être informés que l’extraction des matières premières comme les terres rares destinées à la fabrication des écrans et des smartphones, de même que la maintenance et l’utilisation des serveurs Internet à l’échelle planétaire, détruisent des centaines d’espèces animales et libèrent des millions de tonnes de gaz à effet de serre qui chasseront plus tard des populations entières de leur lieu de résidence ; mais cela ne change rien. Nous ne modifions pas l’ordre de nos préoccupations, et nous préférons voir des corps nus s’accoupler sur des écrans ou des chatons trottiner sur des moquettes angoras, quitte à être confrontés plus tard à des problèmes de première urgence, plutôt que de prendre nos destinées en main. Savoir pourquoi nous sommes bloqués dans cette instantanéité est la grande question du livre.


Il faudra bien, à un moment, nous poser la question de la raison qui fait que nous restons téléguidés par une poignée de neurones à dopamine au centre de nos super-cerveaux. Une partie de la réponse vient de l’attrait immédiat qu’exercent sur nous les renforceurs primaires. Aucune autre espèce que la nôtre n’a poussé aussi loin l’obsession de la domination et du statut social. Ce jeu social permanent est source d’une dépense d’énergie énorme, et cause lui aussi d’immenses dégâts sur notre environnement.


3/ Atteindre le haut de la pyramide


Les premiers Homo Sapiens chassaient en groupes et parvenaient à capturer des proies de taille imposante grâce aux capacités de planification et de coordination de leurs cerveaux communicants. Les meilleurs chasseurs étaient récompensés pour leurs exploits personnels, leur talent technique mais aussi leur capacité à coordonner l’action du groupe. Ces individus influents jouissaient, en contrepartie, de portions alimentaires plus importantes, de la déférence de leurs compagnons et de l’attention des femmes. On sait aujourd’hui qu’ils se reproduisaient davantage, et que le rang social que pouvait acquérir un individu se répercutait en termes de descendance. Les gènes d’un dominant passaient plus massivement à la génération suivante.

Savoir repérer avec acuité et fiabilité les leaders de bande a probablement été une condition de survie dans notre passé évolutif, pour former des alliances capables de surmonter les dangers et de rapporter de la nourriture. Cette fascination pour les leaders est une constante de nos comportements individuels et collectifs, et draine une quantité incroyable d’argent aujourd’hui dans l’industrie médiatique, autour des compétitions sportives.

Les êtres humains recherchent la victoire car elle les met au cœur d’une hiérarchie qui va leur apporter de multiples avantages : revenus matériels, ressources alimentaires, soins, accès à des partenaires sexuels, possibilité de se reproduire.


Pour chacun d’entre nous, il est essentiel de se comparer à d’autres êtres humains : les mêmes expériences révèlent que l’activité du striatum ne se manifeste que si l’on gagne contre un autre humain, et non contre une machine : les joueurs vidéo qui remportent des parties contre un logiciel n’activent pas leur striatum. Ce qui compte, c’est le classement. C’est la comparaison. Ce n’est pas de réussir le jeu, c’est de monter dans la hiérarchie.


La comparaison sociale est un ressort puissant de nos comportements, et est profondément ancrée dans nos gènes ainsi que dans notre fonctionnement mental depuis des centaines de millénaires. La raison en est simple. Les personnes aiguillonnées par une forte comparaison sociale sont certes toujours sur le qui-vive, jamais contentes, angoissées à l’idée de ne pas être au faîte de la hiérarchie, et peuvent passer leur vie à vouloir s’élever dans la société. Mais de fait, elles auront accès à plus de biens matériels, de pouvoir et de sexe que les autres. Et, mathématiquement, sur de larges échantillons de population, leurs gènes seront favorablement sélectionnés, transmettant par la même occasion l’attrait pour le pouvoir et le statut social.


Grâce à des études génétiques de grande ampleur menées sur l’ensemble du continent asiatique, les scientifiques ont par exemple réussi à retracer toute la descendance du chef mongol Gengis Khan, et à établir ainsi que ce général a engendré, au cours de ses conquêtes, environ 0,5 % de la population mondiale par le biais de milliers de viols perpétrés sur des femmes qui lui étaient réservées, eu égard à son rang. Aujourd’hui, une personne sur 200 à la surface de la terre est probablement un descendant direct de Gengis Khan. Cela fait tout de même environ 35 millions de personnes dans le monde.


Un cerveau construit pour dominer


L’avidité pour le prestige, les situations de domination, les situations sociales conférant des privilèges, est un ressort vieux comme le monde, et pour ainsi dire indestructible. Cette mécanique obstinée menace aujourd’hui de nous asphyxier, non seulement en polluant les rapports entre les sexes, mais aussi en causant des dégâts profonds sur nos modes de vie et sur notre environnement. La comparaison sociale, logiciel par défaut qui équipe tous nos cerveaux (surtout ceux des hommes), crée un conditionnement. Prenez le quotidien de millions de personnes au travail. Par quoi sont-elles préoccupées ? Par le fait de toucher un salaire décent – et, si possible, élevé – mais surtout, un salaire supérieur à celui de leurs collègues. La majorité des enquêtes montre que ce n’est pas tant le salaire absolu qui compte – du moment qu’il permet de vivre décemment – mais le salaire relatif.


Le moteur fondamental reste l’ambition et la domination. Et il se joue dans quelques centimètres cubes de matière neuronale dans le cerveau d’un homme.


Striatum musclé


Nous voilà arrivés au nœud du problème. Pour nous sentir dominants, nous sommes prêts à faire beaucoup d’efforts, et nous ne nous préoccupons pas de savoir si cela aura un impact négatif, à terme, sur le monde dans lequel nous vivons. Au moment où nous achetons une grosse voiture polluante ou un téléphone portable qui l’est tout autant, nous ne nous demandons pas si, dans vingt, trente ou quarante ans, cela se traduira par de moins bonnes conditions de vie pour les générations futures. La seule chose que nous retenons, c’est que cela fait du bien. Nous vivons une bouffée d’euphorie et notre cerveau se reconfigure pour nous faire sentir ce que c’est que d’être plus haut que les autres.

Il se reconfigure, car lorsque vous grimpez d’un échelon dans la hiérarchie sociale, vos gènes se mettent en effet à produire une quantité de protéines qui, dans vos neurones, s’associent à la dopamine et en décuplent les effets.


Chez Homo sapiens, l’envie de statut social se manifeste par l’acquisition de signes extérieurs artificiels, comme des chaussures, des voitures, des téléphones ou le fait de dîner dans les meilleurs restaurants ou d’assister aux concerts les plus prestigieux.


Finalement, notre situation d’hyperproduction et d’hyperconsommation résulte d’une rencontre fatale entre, d’une part, des millions de cerveaux humains en attente de statut social et, d’autre part, un appareil industriel pour la première fois capable de fournir à chacun dix paires de chaussures, trois ordinateurs, tablettes ou portables, une ou deux voitures tous les cinq ans dans des versions « suréquipées », et autant d’appareils ménagers pendant la même période, mais la liste est sans fin. La catastrophe consumériste dans laquelle nous sommes engagés n’existerait pas sans ces deux ingrédients : le cerveau d’un primate et la technologie d’un dieu.

Cette bombe nous explose en pleine figure aujourd’hui pour une raison très simple : pendant des milliers d’années, l’homme a rongé son frein. Les signes de statut social ont été réservés à une élite, souvent appelée noblesse, puis haute bourgeoisie. Tout a changé au cours du XXe siècle dans les pays industrialisés, quand la notion de bien-être s’est démocratisée et que, dans le même temps, les progrès de l’industrie ont permis la production en chaîne de biens de confort mais aussi de luxe et de prestige.


4/ La bénédiction du chômage


La loi du moindre effort est, juste après la loi de l’alimentation maximale, du sexe à gogo et de la domination, un socle fondamental du comportement animal, et même du comportement d’un animal « évolué » comme l’être humain. Et elle est inscrite dans le marbre de votre striatum.


Le problème, c’est qu’une autre donnée est apparue, sur l’échelle de temps culturelle et technologique : dans nos sociétés modernes et industrielles, travailler est devenu nécessaire à l’individu s’il désire être doté d’une utilité et d’un rang social. Or, comme nous l’avons vu, le statut social est aussi important pour le striatum que la loi du moindre effort… Conclusion : notre striatum est pris entre deux feux. Il vit sa première crise interne.


Nouvelle donne sociale


C’est ici qu’intervient notre monde numérique…

Facebook, Twitter ou Instagram sont des machines à fabriquer du statut social virtuel. Aujourd’hui, Facebook compte plus de deux milliards d’utilisateurs. Chacun d’eux tient un « profil » qui est une présentation de soi aux yeux de tous. C’est une image tendue à la communauté humaine, que son propriétaire s’efforce de rendre la plus attrayante possible, y incluant des photos, des détails de sa vie personnelle.


Se croire important et ne rien faire


Facebook titille une fibre très sensible de notre cerveau : l’estime de soi. Ce concept désigne l’opinion que chacun d’entre nous entretient à propos de soi-même. Ce sentiment d’amour-propre et de considération pour soi dépend en partie de la confiance que nous ont donné nos parents et, plus tard, de nos réussites personnelles, mais pour partie aussi du regard que les autres portent sur nous. C’est là que les réseaux sociaux ont trouvé un moyen d’envahir nos vies, car ils ne cessent de nous soumettre au regard des autres, et à leurs commentaires. Le problème est que nous ne sommes pas forcément faits pour cela (…). Par contre, le striatum raffole de cela. C’est lui, le vrai client de Facebook et d’Instagram.


Pourquoi les adolescents sont-ils particulièrement démunis face aux situations comportant un fort enjeu social ? La réponse est que leur cerveau est, d’une certaine façon, un « pur striatum ». Vers l’âge de 15 ans chez les garçons – un peu plus tôt chez les filles –, les parties centrales du cerveau comme l’aire tegmentale ventrale, le noyau accumbens, le pallidum ou le noyau caudé, dont les neurones communiquent en diffusant de larges quantités de dopamine, sont en plein développement, ce qui se traduit par un éveil du désir sexuel mais aussi une forte sensibilité aux questions de statut social.


5/ Informé, surinformé


Le cerveau humain est, parmi ses multiples fonctions, une machine à assimiler de l’information. Son appétit pour toute information lui permettant d’améliorer ses chances de survie constitue le cinquième ressort qui active ses circuits du plaisir. Les quatre premiers sont, rappelons-le, la nourriture, le sexe, la réduction de l’effort et le statut social.


Là où notre situation devient problématique, c‘est que notre cerveau est resté essentiellement le même au cours des derniers millénaires, alors que nos conditions de vie ont changé dans des proportions qu’on a du mal à imaginer. En quelques millénaires, l’humanité est passée d’un environnement relativement pauvre en information à un milieu hyper-enrichi en informations qu’est le monde moderne. Ce qui n’est pas sans conséquences.


L’infobésité, une boulimie d’information


Nous sommes victimes d’un piège : nos systèmes cérébraux de recherche d’information ont été soumis pendant des millions d’années à un régime très pauvre dans un milieu où les données exploitables étaient rares et où il fallait des détecteurs très affutés. Comme pour l’alimentation, aucun frein n’a été conçu pour ce système. Une fois plongés dans cette société de pléthore, il se produit la même chose que pour l’abondance alimentaire : nous nous repaissons sans limites.

Ici encore, notre comportement est principalement déterminé par les striatum, et non par la raison. Nous sommes devenus des obèses informationnels, un phénomène désigné sous le nom d’infobésité (…).


Connaître la météo réchauffe la météo


Sur le plan environnemental, la boulimie mondiale d’information contribue à faire fonctionner les serveurs du Web en flux tendu, avec des conséquences directes sur notre environnement. En 2016, le physicien de Harvard Alex Wissner-Gross calculait qu’une requête d’information sur Google, qui en totalise plus de cinq milliards par jour, produisait la même quantité de chaleur (par transmission d’énergie le long des connexions Internet et du fait du fonctionnement très calorifique des serveurs Internet) que le fait d’amener une demi-tasse de café à ébullition., Connaître la météo à Rennes réchauffe la météo à Rennes. C’est la nouvelle donne de l’humanité devenue un danger pour elle-même.


Les concepteurs de jeux ont réuni un certain nombre d’ingrédients pour qu’ils provoquent une forme d’addiction en agissant précisément sur les neurones à dopamine sollicités par les jeux de hasard. C’est lorsque la gratification est difficile à anticiper que les neurones à dopamine déchargent le plus. Ainsi, certaines personnes voient leur vie voler en éclats à cause d’un simple petit jeu vidéo qui envahit les moindres recoins de leur vie, comme cette femme qui en était arrivée à jouer à Candy Crush Saga pendant cinq heures par jour, oublient ses rendez-vous, incapable de se concentrer sur ses tâches quotidiennes.


Le syndrome de l’enfant surarmé


À ce point de notre réflexion, il est temps de marquer un temps d’arrêt et de dresser un premier bilan des phénomènes que nous venons de décrire.


Si nous voulions agir pour autre chose que la satisfaction de nos cinq grands renforceurs primaires, il faudrait inventer un moyen de museler l’activité de notre striatum au moyen des efforts conscients de notre volonté et de notre raison, logées dans notre cortex. Certains s’y sont essayés. Bien des philosophes, de Socrate à Lucrèce ou Descartes, des religions et des courants spirituels, s’y sont efforcés en prônant la tempérance, voire la contrition, parfois même la pénitence – sans effet. Ce n’est pas un livre sacré ou une doctrine qui peut lutter contre un système neuronal forgé à coups de centaines de millions d’années de survie, de douleur et de plaisir. Nous pourrions bien être dans une impasse.


Le Règne de l’Incohérence


La croissance pour seul guide


La croissance est le dogme qui innerve les moindres organes de nos sociétés. Même devant une catastrophe qui menacerait de façon imminente nos modes de vie, nous ne cesserions pas de prôner la croissance. Il ne viendrait à l’idée de personne (ou peu de monde) de remettre sérieusement en question ce dogme. Quoiqu’il arrive, la production doit augmenter, la consommation doit s’accroître, le PIB progresser, le pouvoir d’achat doit grimper, le niveau de vie doit monter. Nous avons à ce point intégré cette idée que nous sommes devenus incapables de penser autrement. Nous sommes figés dans notre structure cérébrale ancienne, confrontés à un monde qui change trop vite car nous l’avons fait changeant, et ce monde nous dépasse. Nous sommes lancés comme des boulets fous dans l’espace, avec un équipement neuronal qui a fait des merveilles pendant cinq cent millions d’années mais qui va maintenant tout faire exploser.


Qu’est-ce qui, dans notre cerveau, nous conditionne à chercher non seulement de la nourriture, de l’argent, du sexe, et du statut social, mais toujours plus d’argent, toujours plus de nourriture, toujours plus de sexe, ou toujours plus de statut ? La moitié de l’ouvrage a été consacrée à montrer comment une structure particulière de notre cerveau, notre striatum, nous incite en permanence à atteindre ces objectifs. Mais en perfectionnant leurs méthodes d’analyse et de mesure, les scientifiques ont fait récemment une nouvelle découverte : le striatum ne fait tout cela que dans la mesure où il peut le faire toujours plus.


Programmés pour vouloir toujours plus


Notre système de récompense ne s’active que si nous obtenons plus que ce que nous attendions. Les résultats anticipés ne produisent pas de plaisir. Seul un résultat supérieur aux prédictions est valorisé. La maxime de notre comportement est :


MON CERVEAU ME RÉCOMPENSE SI J’OBTIENS PLUS QUE LA DERNIÈRE FOIS


Notre cerveau forme constamment des prédictions sur le résultat de chacune de nos actions, ce qui se traduit par la décharge anticipée des neurones à dopamine, dès que nous entamons un acte pouvant déboucher sur une gratification. C’est en fonction de l’écart entre la prédiction et le résultat que le cerveau décide ou non de garder un comportement. Si l’écart est positif (le résultat dépasse la prédiction), le comportement est fortement stabilisé. S’il est négatif, le comportement est éliminé. Si l’écart est nul, une sensation de lassitude s’ensuit et l’on est prêt à prendre toute mesure aboutissant à un résultat supérieur.


Le processus d’habituation n’a virtuellement pas de fin. L’accroissement de richesse, de nourriture ou de sexe n’engendre un bien-être que très fugitif, qui doit aussitôt être suivi d’un nouvel accroissement. Le schéma indice-prédiction-résultat est entièrement prévisible. La seule solution pour espérer retirer une sensation de toute cette affaire est d’augmenter les doses.


Malheureusement, la même logique est à l’œuvre dans notre recherche de statut social. Une fois une certaine situation acquise dans la hiérarchie humaine, le système dopaminergique s’émousse. Alors que dire de la perspective de descendre d’un cran dans la hiérarchie de ses objectifs et de ses ambitions ? C’est tout simplement insupportable. La dopamine est responsable du fait que tous les tyrans ou dictateurs des régimes autoritaires s’accrochent au pouvoir même lorsque tout semble contre eux, et sont prêts aux massacres les plus sanglants pour éviter de voir chuter d’un microgramme la concentration de dopamine dans leurs synapses cortico-striatales.


Planète pillée


« Quel monde allons-nous laisser à nos enfants » ? Question récurrente et juste préoccupation. Mais nos décisions ne sont pas le fruit d’une unique préoccupation. Elles résultent d’une mise en balance de plusieurs d’entre elles. Le souci de la qualité de vie de nos enfants en est une, mais elle est de peu de poids car nous savons qu’isoler notre maison, manger moins de viande, remplacer ses recherches Google par des entrées directes sur nos sites préférés, privilégier les transports en commun et ne plus prendre l’avion représentent un effort considérable qui n’aura probablement aucun effet sur l’avenir de nos propres enfants si les milliards d’autres êtres humains ne font pas le même effort. Nous sommes prisonniers d’un piège circulaire qui se traduit mêle dans les discours politiques, comme lorsque Trump déclare se retirer des accords de Paris car il n’y a aucune raison que les États-Unis limitent leurs émissions de CO2 si les Chinois ne le font pas de leur côté.


En Europe occidentale, 80% de la population n’a aucun doute sur le fait que les activités humaines sont la cause du changement climatique et menacent l’équilibre des systèmes biologiques ainsi que notre propre avenir en tant qu’espèce. Les chiffres dans le reste du monde sont plus variables : aux Etats-Unis, le rôle des activités humaines n’est reconnu que par 48% de la population. En Asie les pouvoirs publics s’alarment des niveaux de pollution, notamment en Chine où il devient impossible aux habitants des grandes villes de vivre sans masque de protection…


Le spectre de la destruction de l’environnement nous frappe de plein fouet. Il nous fige de stupeur, et nous laisse sans réaction. Nous clamons notre préoccupation, convenons qu’il est urgent d’agir. Mais nous n’agissons pas. Certaines associations ou individus courageux mettent la main à la pâte. Nous trions davantage nos déchets. Nous essayons de mieux isoler nos logements. Mais lorsque des communiqués lucides, fondés sur des mesures scientifiques validées, nous rappellent qu’un seul voyage en avion long-courrier annule, par son impact carbone, les efforts d’un an de tri de déchets ménagers, alors nous préférons penser à autre chose. Modifier en profondeur nos habitudes ? Ce serait trop difficile.


En 2017 a été communiqué le résultat d’études montrant qu’il n’y aurait probablement plus de poissons à pêcher dans les océans à l’horizon de 2050. Cela a suscité une réaction d’incrédulité pendant quelques mois, puis on l’a oublié. Tout se passe comme si nous autres, êtres humains, étions incapables de tirer les conséquences de nos propres observations pour décider d’actes concrets, collectifs et portant sur le long terme. Quelle est la cause de cette impuissance ? Pourquoi la pensée d’une catastrophe future ne nous conduit-elle pas à modifier nos comportements ?


Nous sommes prisonniers du présent


Au moment de faire un petit sacrifice immédiat, c’est comme si nos pensées sur le futur s’évanouissaient comme un mirage. Le plaisir et la facilité que nous pouvons nous offrir maintenant ont cent fois plus de poids dans nos décisions que la considération d’un avenir lointain.

C’est une des grandes lois qui gouvernent le comportement et elle s’applique dans une multitude de domaines. Le fumeur, sachant les risques de maladie et de souffrance qu’il encoure en allumant sa cigarette, le fera quand même pour obtenir son plaisir instantané…


Ce phénomène porte le nom de dévalorisation temporelle. Il se résume à une idée simple : plus un avantage est éloigné dans le temps, moins il a de valeur pour notre cerveau. Malgré les variations liées à la personnalité et à l’histoire personnelle, tous les individus sont sujets à cette dévalorisation temporelle. Pour l’expliquer, l’équipe du neuroscientifique Wolfram Schultz a démontré que la force de la décharge de dopamine dépend du délai qui sépare l’annonce de la récompense de sa venue effective…


Une réplique à grande échelle d’une expérience de dévalorisation temporelle a été fournie en France par la révolte des gilets jaunes. À l’époque, 8 français sur 10 soutenaient la mobilisation ; la priorité absolue du gouvernement devant être le pouvoir d’achat. Pour rappel, la hausse des taxes sur les carburants devait financer la transition écologique vers des énergies renouvelables. Le choix était entre disposer d’un moindre pouvoir d’achat maintenant pour préserver la planète dans vingt ans, ou préserver le pouvoir d’achat maintenant en hypothéquant l’avenir lointain. La dévalorisation temporelle activée simultanément dans des milliers de cerveaux. Après, on pourra bien entendu aussi souligner le problème de timing et surtout de communication du gouvernement…


Cela dit, les études sur le comportement animal montrent qu’il y a généralement un avantage en termes de survie à saisit toute occasion qui se présente immédiatement. Les bénéfices du « tout, tout de suite » nous ont aidés à survivre sur des échelles de temps que nous avons du mal à imaginer. Pendant des dizaines de millions d’années, les animaux possédant un striatum configuré pour préférer les récompenses immédiates ont réussi à se maintenir en vie, et les autres ont purement et simplement été éliminés de la course de l’évolution.


L’homme moderne n’est pas entièrement condamné à fonctionner de cette façon. Au cours des dernières dizaines de milliers d’années de son histoire, il a développé une capacité de prévision qui permet, par exemple, à un étudiant de consacrer de longues années à travailler dans sa chambre sans en retirer de bénéfice matériel, espérant décrocher un diplôme qui lui assurera une existence confortable plusieurs années après. Mais ces capacités de prévision sont assurées par d’autres aires cérébrales, notamment les aires du cortex frontal, qui donnent accès à des représentations fictives de l’avenir. La question essentielle qui va se poser est donc de savoir qui, du striatum ou du cortex frontal, a réellement la main sur nos choix et nos décisions.

Le cortex frontal a la capacité d’attendre, car c’est dans ses circuits neuronaux que circule une information neuronale d’un type particulier, qui permet de garder une même idée présente à la conscience pendant des minutes entières, voire des semaines ou des mois, parfois même tout au long d’une vie.


Qu’est-ce qui permet à une personne de conserver à l’esprit des objectifs importants dans l’avenir, alors qu’une autre ne pensera qu’au présent ? Il est essentiel de répondre à cette question, car notre incapacité congénitale à agir collectivement pour préserver l’avenir des générations futures tient précisément à notre attirance pathologique pour le confort de maintenant. Or, s’il existe probablement des différences de nature génétique entre les personnes capables de penser à l’avenir lointain et celles qui cèdent à l’attrait du « tout, tout de suite », ce sont avant tout des éléments liés à l’éducation et à l’environnement socio-culturel, qui s’avèrent déterminants. Le cortex frontal subit une longue maturation qui dure tout le temps de l’enfance et de l’adolescence. Celle-ci ne se renforcera que si les parents et éducateurs de l’enfant l’encouragent et l’aident à ne pas céder à ses penchants immédiats.

Le système cérébral qui nous permet de choisir entre une gratification immédiate et un acte différé est donc plastique, il n’est pas figé une fois pour toutes. Mais lorsque vous vous habituez à avoir tout instantanément, vous perdez la fonction physiologique qui vous permet de renoncer à quelque chose maintenant au profit d’autre chose plus tard.


Le règne de l’impatience


C’est ce qui nous est arrivé. Nous vivons aujourd’hui dans un monde où les délais d’attente pour obtenir quoi que ce soit, qu’il s’agisse de nourriture, d’alcool, de tabac, de sexe, de statut ou même d’argent sont raccourcis au maximum. Nous sommes devenus impatients, nous avons tous cédé à notre striatum, et nous ne pouvons plus mettre entre parenthèses le confort immédiat au profit d’un projet futur.


La très mauvaise nouvelle, c’est que notre dépendance à l’instantanéité semble s’accentuer de génération en génération. En 2017, une vaste étude a été lancée sur les Millenials qui ont grandi avec les technologies de la communication et des transports rapides. Les sociologues de l’université de Leeds en Angleterre ont notamment examiné leur niveau d’impatience, comparé à celui des générations précédentes. Ils ont constaté que, globalement, les Millenials se caractérisaient par une capacité d’attente limitée, et qu’ils se reposaient en grande partie sur les services en ligne pour obtenir la réalisation de leurs envies. Environ 70% des jeunes britanniques recourent aux services de livraison à domicile dans la journée, soit trois fois plus que pour toutes les autres tranches d’âge.

En 2015, une étude plus large réalisée en Grande-Bretagne sur deux mille personnes, montrait que le britannique moyen était prêt à attendre dix secondes pour obtenir le chargement d’une page Web et 16 secondes pour le chargement d’une vidéo, délai au-delà duquel il commence à perdre ses nerfs.


Nous glissons progressivement vers un monde où tout va de plus en plus vite. Nos ressources mentales d’attente finissent par s’anéantir.


Cerveaux incontinents


L’autre conséquence de notre impatience grandissante est que nous ne supportons plus les informations trop longues. ;)

Un article de journal en ligne sur un site Web d’information, un texto ou un post Facebook – tout cela doit être court.

D’après une récente étude, le temps moyen de concentration d’un individu de 18 ans devant une information digitale est de huit secondes soit 30% de moins qu’en 2000.

Équipés de cerveaux incontinents, comment pouvons-nous réfléchir à l’avenir de notre monde, à la survie de notre écosystème à long terme et à la préservation de la planète ? Quand les avantages instantanés qui flattent notre striatum en ciblant ses grands besoins primaires comme la nourriture, le moindre effort, le sexe et le statut social nous sont proposés ici et maintenant, qu’est-ce qui pourrait nous empêcher de les saisir sans attendre ?


Au terme de ce processus, l’être humain est devenu un danger mortel pour lui-même. Son programme neuronal profond continue aveuglément de poursuivre des buts qui ont été payants pendant une grande partie de son évolution, mais qui ne sont plus du tout adaptés à l’époque où il est projeté. Au regard de sa situation actuelle dans un monde globalisé, l’humain est inadapté. Le drame de sa condition réside dans le fait que ses moyens techniques, tout en s’accroissant au fil des siècles, ont toujours été mis exclusivement au service des objectifs prioritaires de son striatum. L’enfant surarmé n’a aujourd’hui plus de limites. La grande question qui se pose à nous maintenant est : l’humanité peut-elle sérieusement se définir d’autres buts que ceux de son striatum ?


LES VOIES DE LA SOBRIÉTÉ


Les idéologies vont et viennent, alors que la seule évolution clairement discernable de l’histoire humaine est celle de l’accumulation de technologie. La quantité et la diversité d’outils techniques dont disposent les humains ne cessent d’augmenter. Or, ces techniques sont intégralement au service de nos renforceurs primaires.


Quels choix avons-nous encore ? La réalisation de nos désirs propres fait partie du socle de nos valeurs essentielles. Nous nous rendons compte que cela est en train de puiser sur nos réserves d’énergie, de bien-vivre et d’environnement, mais il va être difficile de changer de paradigme. Il reste cependant deux options.


La première, très audacieuse, consiste à prendre le striatum à son propre jeu. Plutôt que de s’opposer à son action de manière frontale, il s’agira de détourner son énergie comme on détourne un fleuve, de façon à alimenter une turbine plutôt que de le laisser dévaster les habitations situées en contrebas.

La seconde consiste, quant à elle, à faire appel à une capacité unique de l’être humain : la conscience. Car la force du striatum vient de ce que ses commandements sont non conscients. Ils ressemblent à des ombres. Dès lors qu’ils sont mis en lumière, ils s’évanouissent.


Le discours parental, puis celui de l’école, des médias et de la politique, en valorisant socialement des comportements comme l’altruisme, la modération, le respect de l’environnement, peut amener nos striatum à voir les choses sous un angle nouveau. Dès l’instant où le statut social sera associé aux comportements respectueux de la planète, la partie sera gagnée. Le striatum sera devenu le moteur de la préservation, et non de la destruction. Ce type d’approche reste fragile à l’échelle d’un temps très long, car les renforceurs primaires sont de façon innée dans notre biologie et auront l’avantage de la constance sur des échelles de dizaines de milliers d‘années, alors que le conditionnement opérant doit être remis sans cesse sur le métier.


Aujourd’hui, les seules valeurs acceptées en commun par une majorité de citoyens du monde occidental sont la liberté individuelle et les droits de l’homme. Mais ce sont précisément les mêmes valeurs qui ont conduit à notre situation présente. Loin de moi l’idée de les mettre au rebut, et j’insiste sur le fait que tout ce qui est écrit ici doit toujours être mis en balance avec le fait que l’économie libérale a fait reculer la violence dans nos sociétés, a pacifié les échanges entre nations, a fait reculer la mortalité infantile, progresser la vaccination et l’alphabétisation. Mais ces valeurs pourraient bien toucher, elles aussi, à leurs limites, du moins dans la façon que nous avons de les mettre en pratique.


Nous avons complètement dévoyé l’idéal libéral issu de l’humanisme des Lumières en réduisant la liberté à la possibilité pour chacun de satisfaire ses besoins pulsionnels. Notre liberté nous importe aujourd’hui beaucoup moins que notre confort.


FAIRE PLUS AVEC MOINS : LA PUISSANCE DE LA CONSCIENCE


Nous vivons mieux, nous vivons plus longtemps, nous succombons moins aux maladies et ne mourons plus de faim. Mais derrière cette magnifique capacité à trouver des solutions technologiques pour améliorer notre vie matérielle, les forces profondes qui nous animent restent totalement impénétrables. Nous excellons dans l’art de réaliser nos objectifs, pas dans celui de les établir. Le seul critère qui guide notre action est la faisabilité technique.


En somme, nous nous comportons comme des êtres dotés d’un haut niveau d’intelligence mais d’un faible niveau de conscience. Celle-ci est souvent négligée et nous la développons beaucoup moins que l’intelligence. Amener notre niveau de conscience à un niveau comparable avec notre niveau d’intelligence sera sans doute un enjeu de premier plan pour l’avenir de notre espèce.


Il y a quelques années, les neuroscientifiques se sont aperçus que la connaissance en elle-même pouvait constituer une forme de nourriture pour le striatum. D’une certaine façon, il serait possible d’assouvir les appétits de notre striatum par des connaissances, de l’exercice mental, et de façon générale, en stimulant la curiosité. Il s’agit là d’un gisement potentiellement prometteur pour l’économie du futur, ainsi que d’un substitut intéressant à la croissance matérielle qui est actuellement le seul objectif des appareils industriels de nouvelle génération, dont le numérique.


La bifurcation qui s’offre à nous aura de grandes chances d’être la suivante : dans un monde sans travail, serons-nous occupés à gaver notre striatum de nourriture bon marché, de sexe en ligne, d’information continue et d’estime de soi virtuelle, ou consacrerions-nous de plus en plus de temps à développer notre degré de conscience de nous-même et des autres, et à enrichir notre existence par l’échange de connaissances de plus en plus vastes ? Continuer à promouvoir un système économique qui encourage nos grands renforceurs primaires est sans doute la pire des choses à faire, et c’est malheureusement ce que nous faisons depuis maintenant près d’un siècle, ce qui est en train de nous coûter notre planète.


Quelle chance a la connaissance de s’imposer comme une valeur centrale de nos sociétés ? Il faut être réaliste. La connaissance ne constitue pas un stimulus aussi captivant ni aussi addictif que la nourriture, le sexe ou le prestige social. Pour en faire un renforceur capable de lutter à armes égales contre ces forces, il faut lui adjoindre un allié. C’est allié est la norme sociale. C’est à la société entière de mettre à l’honneur la connaissance, de manière à la rendre attractive et valorisante pour nos cerveaux. Responsables politiques, médias, éditeurs, acteurs économiques, tous peuvent apporter leur contribution.


Nous avons beaucoup de progrès à faire. Nous ne sommes pas prêts à vivre avec moins de renforceurs primaires et plus de conscience. Quand le serons-nous ? La génération future, que l’on dit plus consciente des enjeux écologiques, est aussi plus impatiente et plus dépendante de nouvelles technologies. Le cauchemar semble continuer

Suite au prochain numéro ??


 
 
 

2 commentaires


sabine LEGER
sabine LEGER
il y a 8 heures

Tout d'abord, grand merci à toi Mikaël de nous proposer un résumé exhaustif de cet ouvrage qui donne envie de le lire dans son entier. Bravo pour ta résistance à ne pas utiliser l'IA , illustrant ainsi le propos de ce livre qui ouvre la perspective salutaire de s'appuyer sur les connaissances et la conscience, ceci afin de faire barrage à ce striatum "malin" mais encore domesticable si on s'en donne tous les moyens. Voire... C'est là où le bât blesse. Il faudrait que nous tous, Etats, institutions, et populations, réagissions immédiatement dans ce sens de la conscience et de la connaissance.

Hors, la tendance ne semble pas être celle-ci pour toutes les raisons évoquées tout du long de cet article.

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mfellbom
il y a 6 heures
En réponse à

Merci Sabine!

Très bon point! Les niveaux d'éducation et de connaissance baissent en Occident, ainsi que le démontre le classement PISA récent : https://www.franceinfo.fr/societe/education/classement-pisa/la-france-stagne-a-la-27e-place-la-chine-domine-le-niveau-global-baisse-ce-qu-il-faut-retenir-du-classement-pisa-2026_8180801.html

Et ce alors que les pays d'Asie ne cesse de confirmer la supériorité de leurs systèmes d'éducation depuis maintenant 15 ans. Au niveau des effets directs sur nos sociétés, on le mesure au quotidien en ce moment, non seulement en France, mais dans de nombreux pays européens où les jeunes manifestent de la même façon pour de meilleures conditions d'éducation. En parallèle, nous perdons la course au niveau global, ce qui rend nos pays encore moins attractifs, alors que nous avons plus que jamais besoin de notre jeunesse compte tenu du vieillissement de nos populations.

Il…

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